Boris Lazić

  ANDRIĆ ET NJEGOŠ, 
UNE PROFONDE COHERENCE D’ACTES ET DE PENSÉES

SOUS LE SIGNE DU SERMENT DE KOSOVO
 

 

Andric_-_diplomata

Ivo Andrić

Njegos_-_portret

 P. P. Njegoš  
 

Ce n’est pas un hasard si l’historien de la littérature Jovan Deretić affirme que la préoccupation par l’histoire est le thème majeur des lettres serbes. Il suffit de relire les titres des œuvres fondamentales de cette littérature, du Moyen Age à nos jours, pour s’en convaincre. Jovan Deretić va même plus loin affirmant qu’il existe un thème récurrent qui, telle une rivière souterraine, relie cette esthétique de l’histoire à un thème fondamental : celui de la bataille de Kosovo, qui est synonyme de la perte de l'Etat. Et Deretić d’énumérer un nombre imposant d’œuvres de premier ordre qui le confirment. Il s’agit là d’un vaste corps littéraire des lettres serbes et ragusaines qui transcende les époques et les genres où s’expriment à la fois le drame de l’abandon du pays natal et la détresse de la diaspora serbe. Au cœur de ce corps le Kosovo apparaît comme la Jérusalem serbe : des auteurs et titres tels que Dživo Gundulić, Osman, 1623, Andrija Zmajević, Slovenska dubrava / La Clairière slave, 1667, Zaharija Orfelin, Plač Serbiji / Pleur de la Serbie, 1761, P. P. Njegoš, Gorski vijenac / Les Lauriers de la montagne (jérémiade de l’évêque Danilo), 1847, J. S. Popović, Davorje na polju Kosovu / Chant patriotique sur le Champs des merles, 1856, P. Kočić, Jauci sa Zmijanja / Complaintes de Zmijanje, 1910, Miloš Crnjanski, Seobe / Migrations I, II, 1929, 1962, Lament nad Beogradom / Lamento sur Belgrade, 1954, Nebojša Devetak, Rasulo / La Débâcle, 1997, Anđelko Anušić, Krst od leda / La Croix de glace, 2000, n’en sont que des exemples marquants.

Les romans historiques et certains essais du prix Nobel participent pleinement de cette tradition dont la pierre angulaire est l’œuvre littéraire et politique de Njegoš. De tous les écrivains auxquels Andrić s’est intéressé, celui à propos duquel il aura le plus écrit, à différentes époques de sa vie – aussi bien dans la première que dans la seconde Yougoslavie, aussi bien sous la monarchie démocratique que sous la dictature titiste – est le poète romantique et homme d’Etat Petar Petrović Njegoš. A cela, plusieurs raisons : certaines sont littéraires, d’autres politiques. Lorsqu’il compose son essai de référence Njegoš, figure tragique d’une pensée : le Kosovo[1], Andrić est un diplomate de carrière qui œuvre pour les intérêts de son Etat. L’idéologie de sa jeunesse prône l’idée intégrationniste yougoslave, le noyau dur de l’accomplissement de cet idéal, le Royaume de Serbie, étant vu comme le Piémont de l’émancipation politique des Slaves du Sud. Suite à la création de la Yougoslavie, on reconnait dans la figure tragique de Njegoš, dans sa vie intime entièrement consacrée à l’édification de l’Etat monténégrin, dans l’ensemble de son œuvre étatique et littéraire, cette volonté d’émancipation et d’intégration serbe et yougoslave.

Andrić publie son premier essai sur Njegoš en 1925 : Njegoš u Italiji / Njegoš en Italie. Suivront Njegoš kao tragični junak kosovske misli / Njegoš, figure tragique d’une pensée : le Kosovo, 1935 ; Njegošev humanizam / L’humanisme de Njegoš, 1947 ; Večna prisutnost Njegoševa / L’éternelle présence de Njegoš, 1947 ; Ljuba Nenadović o Njegošu u Italiji / Ljuba Nenadović à propos de Njegoš en Italie, 1951 ; Svetlost Njegoševog dela / La lumière de l’œuvre de Njegoš, 1951 ; Nešto o Njegošu kao piscu / Quelques remarques à propos de Njegoš écrivain, 1951 ; Njegošev odnos prema kulturi / L’attitude de Njegoš à propos de la culture, 1951 ; Nad Njegoševom prepiskom / En relisant la correspondance de Njegoš, 1963.

Toute sa vie, tout au long de son cheminement intellectuel, tout au long de son engagement diplomatique et politique Andrić n’aura eu de cesse que de penser à Njegoš, à la serbité. Par leur singularité et leur richesse, par leur diversité même et l’étendue de leurs points de vue, ces études – qui comptent, si l’on y ajoute les études sur l’autre figure tutélaire, Vuk Stefanović Karadžić, plus de deux cent pages ! – représentent une œuvre dans l’œuvre elle-même : une forme d’écriture de soi par l’écriture de l’autre mettant en lumière bien des pans d’une personnalité par ailleurs jalouse de son intimité.

Dans son essai capital sur l’identité culturelle et politique serbe, Njegoš, figure tragique d’une pensée : le Kosovo, Ivo Andrić, alors au sommet de sa gloire et grande figure morale, soulignait que le mythe kosovien précédait la naissance du poète et offrait le cadre intellectuel de son évolution spirituelle. Effectivement, la philosophie de l’histoire telle que la conçoit le prince-évêque se cristallise autour de la bataille du Champs des merles (1389), instant charnière qui, entre la perte de l’Etat en 1459, précédée de la chute de l’Etat bulgare, – en 1371 – et la prise de Constantinople – en 1453 –, représente également l’extinction d’une civilisation, la fin du monde byzantin. La perte de l’Etat, de l’indépendance politique et culturelle, marque à tel point, selon Andrić, l’esprit des Monténégrins aux siècles classiques (XVI-XVIII), que l’ensemble de leur vie sociale, de leur culture politique repose sur un dialogue quotidien avec les légendes serbes, « qui sont toujours la plus grande réalité humaine »[2]. Dans un autre essai au titre indicatif, L’humanisme de Njegoš, Andrić précise :

 

 « …l’immense tragédie qui débute à l’arrivée du premier cavalier ottoman à nos frontières a trouvé son poète en Petar II Petrović Njegoš. Il est un de ses protagonistes mais également son plus grand poète. Les Lauriers de la Montagne ont saisi et immortalisé un des aspects précis de ce drame… Ce fait localisé dans l’espace et dans le temps en contient l’essence et exprime nombre de ses aspects. Ce drame, qui couvre pratiquement l’ensemble de notre épopée orale et qui n’a pas encore été défini pleinement ni de manière exacte par la science historique, qui n’a point trouvé son entière expression dans les arts, atteint sa plus haute expression poétique dans Les Lauriers de la Montagne. Le poème s’y est véritablement écrié d’épouvante. »[3]

Mais qu’est-ce que le serment de Kosovo ? Que signifie cette obsession kosovienne ? En d’autres termes, qu’est le Kosovo, selon Ivo Andrić, dans la conscience collective serbe ? Andrić poursuit sont analyse :

 

« Ce drame a commencé au Kosovo.

 

Ljuba Nenadović, bien que Serbe lui-même, s’étonnait de voir à quel point au Monténégro était vive la tragédie kosovienne, qui dans ces montagnes restait après tant de siècles une réalité aussi proche et tangible que le pain et l’eau. Des femmes fourbues qui se reposaient à côté d’une charge de bois sur le rebord pierreux d’une route lui parlaient du Kossovo comme de leur destin et tragédie personnelles. ‘Nos droits ont été enterré au Kosovo’, disaient des hommes résignés qui ne songeaient pas à le chercher autrement que par ce que leur commandait le serment de Kosovo. L’ensemble du destin de ces gens était déterminé et conduit par le serment de Kosovo. Comme dans les légendes les plus anciennes, qui sont toujours la plus grande des réalités humaines, chacun portait en soi la malédiction qui a transformé les ‘lions’ en ‘agriculteurs’, laissant dans leur âme la ‘terrible pensée d’Obilić’, afin qu’ils vivent ainsi, crucifiés entre leur réalité de ‘paysans’, de ‘serfs’ et la pensée chevaleresque d’Obilić. Le Monténégro et les gens qui s’y sont réfugiés étaient la quintessence de ce mystère kosovien. Tout ce qui naissait dans ces montagnes venait au monde avec le réflexe de la pensée kosovienne dans le regard…

 

… Il est dit que le mot ‘Kosovo’, auprès du mot ‘Dieu’ est le plus mentionné dans Les Lauriers de la montagne…[4] En fait Les lauriers de la Montagne, aussi bien que Le Faux tzar Šćepan le Petit sont au service de la pensée kosovienne. La Lumière du microcosme elle-même, bien qu’entièrement tournées vers des préoccupations d’ordre métaphysique, n’est point sans lien avec elle sous forme d’allusions et analogies inconscientes. Avec sa lutte, et lutte guerrière il y a, entre le bien et le mal, avec l’esclavage provisoire de l’homme au mal et à l’injustice, avec cette pensée qui point ne s’éteint du précédent royaume de lumière et, au bout du compte, avec l’espoir et la foi dans la délivrance, elle apparait parfois à nos yeux comme un prototype de la destinée kosovienne de Njegoš. Il est vrai que Njegoš emploie, aussi bien pour la tragédie d’Adam que pour la défaite des Serbes au Kosovo, la même expression – la chute de l’empire... »[5] 

Le Kosovo est donc l’endroit charnière de la pleine possession de soi – de son destin politique, culturel, national, de sa place dans l’ensemble de la civilisation humaine, mais aussi le lieu de sa perte. Il n’est d’autre compensation que la légende ni d’autre moyen d’œuvrer à la restauration de l’idéal étatique que le maintien de cette idée par le biais des légendes. Jusqu’à l’apparition du poète qui va, par sa vie, par son œuvre, en devenir l’entière expression. Expression aussi tragique que la tragédie dont il découle et qu’il exprime. Andrić dit : « Toujours, comme dans les toiles des grands maîtres, on mène une lutte sur terre alors que l’autre, dans le même temps, se mène aux cieux. »[6] Andrić définit bien ce qui est la marque du maître : une étude métaphysique du destin politique serbe. Ce n’est pas un hasard s’il parle de lumière en parlant d’œuvre, et s’il reprend là un terme que Njegoš applique aussi bien à son poème allégorique La lumière du microcosme qu’au premier titre de son œuvre maîtresse, Les lauriers de la Montagne. Par la lecture de différents points de l’œuvre du poète romantique – ses textes littéraires, ses thèmes, son vers, sa prosodie, Andrić met en valeur à la fois l’encrage njegošien au cœur de la tradition, de la pensée politique et poétique serbe, que ce par quoi il s’en démarque et s’ouvre à la modernité individuelle : la souplesse de son vers, de sa syntaxe, la richesse de son vocabulaire, l’aisance et la justesse de son expression, etc.

Dans ses essais sur les hommes d’Etat, sur les peintres, poètes, écrivains, Ivo Andrić s’efforce de mettre en lumière leur humanisme, leur engagement social et artistique qui sont intimement liés à leurs conditions de vie. Ses « héros » sont Simon Bolivar, Goya, Whitman : des hommes du siècle romantique profondément marqués par la réalité de la guerre et qui trouvent dans l’art un des exutoires possible à l’horreur existentielle. Entre études sur les questions de la forme et la nécessité de l’engagement, ses essais sont autant de correctifs qui permettent à Ivo Andrić d’exprimer une forte conscience de soi et de son rôle dans la société serbe et dire qu’il est à la fois écrivain (peintre des destinées individuelles et collectives) et diplomate, donc à la fois contemplatif et actif, maître de l’épopée romanesque moderne qui reconnaît dans les maîtres de l’épopée lyrique romantique ses prédécesseurs spirituels au service de la société et de l’Etat.

 


NOTES

[1] Иво Андрић, « Његош, трагични јунак косовске мисли », in Уметник и његово дело, Просвета, Београд, 1997. L’ensemble des citations provient de cet ouvrage. 

[2] Idem, p. 9.

[3] Idem, p. 45.

[4] Иво Андрић, « Његош, трагични јунак косовске мисли », op. cit. p. 9. 

[5] Idem, p. 23.

[6] Idem, p. 30.


Septembre 2011
  

> Petar Petrović Njegoš

 

ANDRIĆ ET NJEGOŠ, UNE PROFONDE COHERENCE D’ACTES ET DE PENSEES

SOUS LE SIGNE DU SERMENT DE KOSSOVO

par

BORIS LAZIĆ

 

 

Ce n’est pas un hasard si l’historien de la littérature Jovan Deretić affirme que la préoccupation par l’histoire est le thème majeur des lettres serbes. Il suffit de relire les titres des œuvres fondamentales de cette littérature, du moyen âge à nos jours, pour s’en convaincre. Jovan Deretić va même plus loin affirmant qu’il existe un thème récurant qui, tel une rivière souterraine, relie cette esthétique de l’histoire par un thème fondamental : celui de la bataille de Kossovo, qui est synonyme de la perte de l’Etat, et Deretić d’énumérer un nombre imposant d’œuvres de premier ordre qui le confirment. Il s’agit là d’un vaste corps littéraire des lettres serbes et ragusaines qui transcende les époques et les genres où s’expriment à la fois le drame de l’abandon du pays natal et la détresse de la diaspora serbe. Au cœur de ce corps le Kossovo apparaît comme la Jérusalem serbe : des auteurs et titres tels que Dživo Gundulić, Osman, 1623, Andrija Zmajević, Slovenska dubrava / La clairière slave, 1667, Zaharija Orfelin, Plač Serbiji / Pleur de la Serbie, 1761, P. P. Njegoš, Gorski vijenac /Les lauriers de la montagne (jérémiade de l’évêque Danilo), 1847, J. S. Popović, Davorje na polju Kosovu / Chant patriotique sur le Champs des merles, 1856, P. Kočić, Jauci sa Zmijanja / Complaintes de Zmijanje, 1910, Miloš Crnjanski, Seobe / Migrations I, II, 1929, 1962, Lament nad Beogradom / Lamento sur Belgrade, 1954, Nebojša Devetak, Rasulo / La débâcle, 1997, Anđelko Anušić, Krst od leda / La croix de glace, 2000, n’en sont que des exemples marquants.

 

Les romans historiques et certains des essais du Prix Nobel participent pleinement de cette tradition dont la pierre angulaire est l’œuvre littéraire et politique de Njegoš. De tous les écrivains auxquels Andrić s’est intéressé, celui à propos duquel il aura le plus écrit, à différentes époques de sa vie – aussi bien dans la première que dans la seconde Yougoslavie, aussi bien sous la monarchie démocratique que sous la dictature titiste – est le poète romantique et homme d’Etat Petar Petrović Njegoš. A cela il est plusieurs raisons : certaines sont littéraires, d’autres politiques. Lorsqu’il compose son essai de référence Njegoš, figure tragique d’une pensée : le Kossovo[1], Andrić est un diplomate de carrière qui œuvre pour les intérêts de son Etat. L’idéologie de sa jeunesse prône l’idée intégrationniste yougoslave, le noyau dur de l’accomplissement de cet idéal, le Royaume de Serbie, étant vu comme le Piémont de l’émancipation politique des Slaves du Sud. Suite à la création de la Yougoslavie, on reconnait dans la figure tragique de Njegoš, dans sa vie intime entièrement consacrée à l’édification de l’Etat monténégrin, dans l’ensemble de son œuvre étatique et littéraire, cette volonté d’émancipation et d’intégration serbe et yougoslave.

 

Andrić publie son premier essai sur Njegoš en 1925 : Njegoš u Italiji / Njegoš en Italie. Suivront Njegoš kao tragični junak kosovske misli / Njegoš, figure tragique d’une pensée : le Kossovo, 1935 ; Njegošev humanizam / L’humanisme de Njegoš, 1947 ; Večna prisutnost Njegoševa / L’éternelle présence de Njegoš, 1947 ; Ljuba Nenadović o Njegošu u Italiji / Ljuba Nenadović à propos de Njegoš en Italie, 1951 ; Svetlost Njegoševog dela / La lumière de l’œuvre de Njegoš, 1951 ; Nešto o Njegošu kao piscu / Quelques remarques à propos de Njegoš écrivain, 1951 ; Njegošev odnos prema kulturi / L’attitude de Njegoš à propos de la culture, 1951 ; Nad Njegoševom prepiskom / En relisant la correspondance de Njegoš, 1963. Toute sa vie, tout au long de son cheminement intellectuel, tout au long de son engagement diplomatique et politique Andrić n’aura eut de cesse de penser à Njegoš, à la serbité. Par leur singularité et leur richesse, par leur diversité même et l’étendue de leur points de vues, ces études – qui représentent, si l’on y ajoute les études sur l’autre figure tutélaire, Vuk Stefanović Karadžić, plus de deux cent pages ! – représentent une œuvre au-dedans de l’œuvre elle-même : une forme d’écriture de soi par l’écriture de l’autre mettant en lumière bien des pans d’une personnalité par ailleurs jalouse de son intimité.

 

Dans son essai capital sur l’identité culturel et politique serbe, Njegoš, figure tragique d’une pensée : le Kossovo, Ivo Andrić, alors au sommet de sa gloire et grande figure morale, soulignait que le mythe kossovien précédait la naissance du poète et offrait le cadre intellectuel de son évolution spirituelle. Effectivement, la philosophie de l’histoire telle que la conçoit le prince-évêque se cristallise autour de la bataille du Champs des merles (1389), instant charnière qui, entre la perte de l’Etat en 1459, précédée de la chute de l’Etat bulgare, – en 1371 – et la prise de Constantinople – en 1453 –, représente également l’extinction d’une civilisation, la fin du monde byzantin. La perte de l’Etat, de l’indépendance politique et culturelle, marque à tel point, selon Andrić, l’esprit des Monténégrins aux siècles classiques (XVI-XVIII), que l’ensemble de leur vie sociale, de leur culture politique repose sur un dialogue quotidien avec les légendes serbes, « qui sont toujours la plus grande réalité humaine »[2]. Dans un autre essai au titre indicatif, L’humanisme de Njegoš, Andrić précise :

 

 « …l’immense tragédie qui débute à l’arrivée du premier cavalier ottoman à nos frontières a trouvé son poète en Petar II Petrović Njegoš. Il est un de ses protagonistes mais également son plus grand poète. Les lauriers de la Montagne ont saisi et immortalisé un des aspects précis de ce drame… Ce fait localisé dans l’espace et dans le temps en contient l’essence et exprime nombre de ses aspects. Ce drame, qui couvre pratiquement l’ensemble de notre épopée orale et qui n’a pas encore été défini pleinement ni de manière exacte par la science historique, qui n’a point trouvé son entière expression dans les arts, atteint sa plus haute expression poétique dans Les Lauriers de la Montagne. Le poème s’y est véritablement écrié d’épouvante. »[3]

 

Mais qu’est-ce que le serment de Kossovo ? Que signifie cette obsession kossovienne ? En d’autres termes, qu’est le Kossovo, selon Ivo Andrić, dans la conscience collective serbe ? Andrić poursuit sont analyse :

 

„Ce drame a commencé au Kossovo.

 

Ljuba Nenadović, bien que Serbe lui-même, s’étonnait de voir à quel point au Monténégro était vive la tragédie kossovienne, qui dans ces montagnes restait après tant de siècles une réalité aussi proche et tangible que le pain et l’eau. Des femmes fourbues qui se reposaient à côté d’une charge de bois sur le rebord pierreux d’une route lui parlaient du Kossovo comme de leur destin et tragédie personnelles. ‘Nos droits ont été enterré au Kossovo’, disaient des hommes résignés qui ne songeaient pas à le chercher autrement que par ce que leur commandait le serment de Kossovo. L’ensemble du destin de ces gens était déterminé et conduit par le serment de Kossovo. Comme dans les légendes les plus anciennes, qui son toujours la plus grande des réalités humaines, chacun portait en soi la malédiction qui a transformé les ‘lions’ en ‘agriculteurs’, laissant dans leur âme la ‘terrible pensée d’Obilić’, afin qu’ils vivent ainsi, crucifiés entre leur réalité de ‘paysans’, de ‘serfs’ et la pensée chevaleresque d’Obilić. Le Monténégro et les gens qui s’y sont réfugiés étaient la quintessence de ce mystère kossovien. Tout ce qui naissait dans ces montagnes venait au monde avec le réflexe de la pensée kossovienne dans le regard…

 

… Il est dit que le mot ‘Kossovo’, auprès du mot ‘Dieu’ est le plus mentionné dans Les lauriers de la montagne…[4] En fait Les lauriers de la Montagne, aussi bien que Le faut tzar Šćepan le Petit sont au service de la pensée kossovienne. La lumière du microcosme elle-même, bien qu’entièrement tournées vers des préoccupations d’ordre métaphysique, n’est point sans lien avec elle sous forme d’allusions et analogies inconscientes. Avec sa lutte, et lutte guerrière il y a, entre le bien et le mal, avec l’esclavage provisoire de l’homme au mal et à l’injustice, avec cette pensée qui point ne s’éteint du précédent royaume de lumière et, au bout du compte, avec l’espoir et la foi dans la délivrance, elle apparait parfois à nos yeux comme un prototype de la destinée kossovienne de Njegoš. Il est vrai que Njegoš emploie, aussi bien pour la tragédie d’Adam que pour la défaite des Serbes au Kossovo, la même expression – la chute de l’empire... »[5]  

 

Le Kossovo est donc l’endroit charnière de la pleine possession de soi – de son destin politique, culturel, national, de sa place dans l’ensemble de la civilisation humaine, mais aussi le lieu de sa perte. Il n’est d’autre compensation que la légende ni d’autre moyen d’œuvrer à la restauration de l’idéal étatique que le maintien de cette idée par le biais des légendes. Jusqu’à l’apparition du poète qui va, par sa vie, par son œuvre, en devenir l’entière expression. Expression aussi tragique que la tragédie dont il découle et qu’il exprime. Andrić dit : « Toujours, comme dans les toiles des grands maîtres, on mène une lutte sur terre alors que l’autre, dans le même temps, se mène aux cieux. »[6] Andrić défini bien ce qui est la marque du maître : une étude métaphysique du destin politique serbe. Ce n’est pas un hasard s’il parle de lumière en parlant d’œuvre, et s’il reprend là un terme que Njegoš applique aussi bien à son poème allégorique La lumière du microcosme qu’au premier titre de son œuvre maîtresse, Les lauriers de la Montagne. Par la lecture de différents points de l’œuvre du poète romantique – ses textes littéraires, ses thèmes, son vers, sa prosodie, Andrić met en valeur à la fois l’encrage njegošien au cœur de la tradition, de la pensée politique et poétique serbe, que ce par quoi il s’en démarque et s’ouvre à la modernité individuelle : la souplesse de son vers, de sa syntaxe, la richesse de son vocabulaire, l’aisance et la justesse de son expression, etc.

 

Dans ses essais sur les hommes d’Etat, sur les peintres, poètes, écrivains, Ivo Andrić s’efforce de mettre en lumière leur humanisme, leur engagement social et artistique qui sont intimement liés à leurs conditions de vie. Ses « héros » sont Simon Bolivar, Goya, Whitman : des hommes du siècle romantique profondément marqués par la réalité de la guerre et trouvant dans l’art un des exutoires possible à l’horreur existentielle. Entre études sur les questions de la forme et la nécessité de l’engagement, ses essais sont autant de correctifs qui permettent à Ivo Andrić d’exprimer une forte conscience de soi et de son rôle dans la société serbe et dire qu’il est à la fois écrivain (peintre des destinées individuelles et collectives) et diplomate, donc à la fois contemplatif et actif, maître de l’épopée romanesque moderne qui reconnait dans les maître de l’épopée lyrique romantique ses prédécesseurs spirituels au service de la société et de l’Etat.

 

Septembre 2011

 

 



[1] Иво Андрић, « Његош, трагични јунак косовске мисли », in Уметник и његово дело, Просвета, Београд, 1997. L’ensemble des citations provient de cet ouvrage. 

[2] Idem, p. 9.

[3]Idem, p. 45.

[4] Иво Андрић, « Његош, трагични јунак косовске мисли », op. cit. p. 9. 

[5] Idem, p. 23.

[6] Idem, p. 30.