Kovacevic - portrait 2

 

 

 

 

 

 
 

DUŠAN KOVAČEVIĆ

écrivain 

« Le rire est le meilleur remède pour se maintenir en vie » 

l'entretien accordé à Serbica
                                                                                                                                           

Serbica : Votre œuvre n'est pas inconnue du public et du monde culturel français. Jusqu'à présent, deux de vos drames ont été publiés en français Le Professionnel (2000) et Les Marathoniens font leur tour d'honneur (2002) – et ont été portés sur la scène : le premier, à Paris, au Théâtre des Abbesses en 2004, au Théâtre Rive gauche en 2007, au Théâtre de l'Ouest Parisien, à Boulogne-Billancourt en 2010, au Théâtre des Amandiers de Nanterre en 2012, et le second en Suisse, à Villars-sur-Glâne, en 2007, par la Compagnie de l'Étrangeté. Ceux qui ont vu les films Underground d'Emir Kusturica et La Comédie claustrophobe dans la mise en scène de Goran Marković savent que vous êtes l'auteur de leurs scénarios. Enfin, le film Le Professionnel, que vous avez vous-même mis en scène à partir de votre drame éponyme, a figuré à l'affiche de salles de cinéma françaises. Pourriez-vous nous faire part de vos impressions sur l'accueil que le public français et la critique ont réservé à vos œuvres ? Il n'était pas rare,  à propos du Professionnel par exemple, qu'on vous compare à Vaclav Havel, on a aussi mentionné Kafka...

Dušan KovačevićJ'étais présent à Paris pour la première du Professionnel au théâtre, comme pour la projection du film. Le public français a regardé ces deux spectacles de la même manière que celui de Belgrade, ou de n'importe quel autre pays.

L'histoire sur "l'amitié" du policier qui avait pour mission de surveiller la vie privée d'un dissident n'est liée que géographiquement à la vie politique de l'ex-Yougoslavie. Ce qui m'avait intéressé dans ce "jeu" du chasseur et de sa proie était le problème universel du traqueur et du traqué, le contrôle de l'appareil d'État sur les gens ordinaires, tout ce que l'on appelle "le travail de la police pour la protection du système en place". Et tout cela serait du "déjà vu", si le policier n'avait fait du dossier du "chassé" – de l'écrivain qu'il filait – plusieurs livres et une pièce de théâtre que nous, spectateurs, regardons précisément. Le sous-titre du Professionnel – "triste comédie selon Luc" – est une information complémentaire sur le "groupe sanguin" de cette histoire. Si Le Professionnel n'était pas une comédie amère, je doute fort qu'il aurait eu autant de succès dans les nombreux pays où il a été mis en scène ou projeté comme film.

Kovacevic-Professinnel-affiche-1 Kovacevic-Professinnel-affiche-2   Kovacevic-Professinnel-affiche-3

Les affiches pour la représentation du Professionnel dans les trois théâtres parisiens

La comparaison avec Havel, Kafka et quelques autres écrivains des pays totalitaires, est davantage fondée sur les ressemblances des systèmes communistes. Mais, comme je l'ai déjà dit, la comédie, qui est un remède éprouvé contre de nombreuses maladies graves, éclaire les problèmes avec lesquels je me bats dans la vie de tous les jours. Le rire est le meilleur remède pour se maintenir en vie. Vivre sous-entend la respiration, mais sans le rire la respiration ne serait qu'un sifflement de cornemuses.

Vos drames ont été joués dans de nombreux pays du monde, dont la France. Selon les informations dont nous disposons, vos pièces ont été représentées dans de nombreux pays. C'est Le Professionnel qui a attiré le plus d'attention puisqu'il a été joué dans plus de 35 théâtres en Europe et dans le monde. Quels sont les pays où le public et la critique ont manifesté le plus grand intérêt pour vos œuvres ?

Selon les renseignements que je possède, par le biais des agences de droits d'auteur, mes pièces ont été représentées dans environ 150 théâtres à travers le monde. Dans certains pays, on a mis en scène sept ou huit de mes drames. Surtout en Slovaquie, Bulgarie, Grèce, Turquie, États-Unis... Parfois, je n'ai eu que des "comptes rendus verbaux" sur les représentations, car il s'agissait de représentations "illégales" pour éviter de payer les droits d'auteur.

Il est tout à fait certain que le nombre de représentations aurait été bien plus élevé si le problème de "l'écrivain serbe" n'avait fait partie de la vaste propagande contre tout ce qui venait de Serbie. Mon agent allemand m'avait honnêtement dit que "mes drames ne seraient pas montés en Allemagne tant que durerait la guerre dans les Balkans". Cela pourrait être le sujet d'une comédie noire sur le thème de "la censure démocratique, dans le cadre de la tolérance européenne".

Pour ceux qui désirent mieux connaître votre œuvre littéraire, nous vous proposons de mener notre conversation sur les thèmes qui ont trait à votre poétique, et à votre regard sur le monde et sur l'art. Depuis la représentation de votre première pièce Les Marathoniens font leur tour d'honneur (1972) jusqu'à la dernière, celle des Compères (2013), quatre décennies se sont écoulées. Entre temps, vous avez écrit dix-huit drames qui constituent avec ceux déjà cités l'un des opus les plus significatifs  de la littérature serbe. Il s'agit d'un opus à la thématique diversifiée, stylistiquement varié, et qui, d'une manière artistique particulièrement convaincante, suit – depuis quarante ans déjà – l'évolution dramatique de la société serbe contemporaine, offrant une vision complexe et stratifiée de la Serbie, une vision dans laquelle "s'entrechoquent le traditionnel et le moderne, le collectif et l'individuel, l'idéologique et l'éthique, le pathologique et le naturel" (Vladimir Stamenković). Par quoi peut-on expliquer une vitalité créatrice aussi exceptionnelle, et où trouvez-vous les sources de votre inspiration ?

Ma profonde conviction est que dans tout ce qui touche l'art et la création, l'homme est né "avec ou sans". Plus j'avance en âge et accumule d'expérience dans ce que je fais depuis quasiment un demi-siècle, plus je crois que cela tient à une décision "qui vient d'en haut", d'une volonté du Tout Puissant, du destin... selon la manière dont on voudra définir le fait qu'on naît poète. Si vous ne naissez pas poète (avec tous les défauts et qualités d'une telle naissance), il ne vous servira à rien d'apprendre comment écrire de la poésie.

En ce qui me concerne, je vis tout simplement comme un écrivain ; les histoires, les drames, les comédies, les films, j'y réfléchis et pense chaque jour, quand je marche dans la rue, quand je me promène, quand je suis au volant... Quand je m'assieds pour écrire, c'est seulement le "dernier acte", après de nombreuses années passées à décider si telle ou telle chose vaut la peine d'être mise sur papier. L'écriture est pour moi comme la marche : je ne réfléchis pas quand et quelle jambe je dois mettre en premier. C'est pourquoi tout m'est plus facile, mais en même temps plus difficile, car je n'ai quasiment aucun répit dans ce processus de travail permanent.

Et l'inspiration vient de tout ce qui, en tant qu'être humain, me trouble, m'effraie, me vexe, m'énerve, me blesse ; tout ce qui m'empoisonne l'existence, et il y a de quoi en Serbie, en Europe et dans le monde entier, au point que pour dénoncer l'injustice et le mal il faudrait au moins cent millions de bons écrivains.

Une bonne histoire est un bon remède pour beaucoup de gens, et pour l'écrivain lui-même une bonne thérapie, un véritable moyen d'auto guérison.

Vos drames ont trouvé un excellent accueil auprès du public serbe dont le goût a été auparavant formé par les comédies de Jovan Sterija Popović et de Branislav Nušić, que le public français, malheureusement, ne connaît pas et qui sont considérées comme des chefs-d’œuvre de la littérature dramatique nationale. Peut-être est-ce une raison de plus pour que la critique voie en vous non seulement l'un des écrivains dramatiques serbes les plus marquants – sinon le plus marquant – depuis 1945, mais aussi un réel et digne héritier de ces figures classiques du théâtre serbe. Lequel de ces deux dramaturges estimez-vous le plus proche de votre sensibilité ? Ou, plus concrètement : devez-vous quelque chose, et dans quelle mesure,  à Sterija et Nušić ? Et qu'est-ce qui fondamentalement vous différencie ?

Sterija et Nušić sont mes très proches "ancêtres" : nous ne portons pas les mêmes noms, mais nous sommes nés dans la même maison et avons grandi dans la même famille. Les problèmes sur lesquels nous écrivons sont les mêmes : l'injustice et la violence exercées contre l'individu, en règle générale, dans une "mise en scène" du pouvoir en place, ou sous la surveillance de l'État. Tout cela – ces histoires amères, nous les avons éclairées par le rire, pour ne pas figurer dans la catégorie de ceux qui empoisonnent davantage la vie du peuple.

En ce qui concerne ma propre écriture, c'est-à-dire les histoires que j'écris, il est certain que je suis un peu plus proche de Sterija, car j'aime m'intéresser au caractère des gens, tandis que Nušić était plus proche – dans ses meilleures pièces – de la littérature française, et particulièrement du vaudeville à la française. Si les critiques n'avaient pas accusé Nušić d'être un "écrivain de comédies légères", par rapport à la très respectée littérature dramatique scandinave de l'époque, monsieur Nušić serait devenu l'un des plus grands auteurs de comédies d'Europe.

Popovic Sterija - portrait-2 
Jovan Sterija Popović
Nusic portrait 
Branislav Nušić

La différence entre l'écriture de mes drames et celle de mes "ancêtres" se situe, au fond, dans le rapport au travail lui-même. J'ai eu la chance et la possibilité de faire de l'écriture dramatique ma profession principale. J'ai pu vivre toute ma vie en tant qu'écrivain dramatique professionnel, ce qui est un grand avantage dans l'élaboration des pièces – dans le temps que vous consacrez à leur écriture. Je n'ai jamais été obligé – sauf lorsque j'en avais envie – de me tourner vers un autre métier. C'est un privilège qui n'a pas de prix quand vous pouvez consacrer une année entière à l'écriture d'un drame de 70-80 pages. C'est un luxe rare, même pour beaucoup d'écrivains dans de plus grands pays. Être professionnel, dans n'importe quel domaine, représente un immense avantage.

Naturellement, comme toute chose dans la vie, la structure d'une œuvre dramatique – particulièrement d'une comédie – revêt de nouvelles formes et contenus dans les temps qui changent. Cela a toujours été ainsi, et continuera de l'être lorsque surgira un nouvel écrivain dans notre maison de célèbres "comédiographes".

Si votre place dans la littérature serbe peut être plus ou moins clairement définie, selon le jugement des critiques, nous voudrions savoir comment vous vous situez par rapport à l'héritage de la littérature et du théâtre européens. Nous savons, par exemple, que dans vos années de formation vous lisiez Rabelais avec grand enthousiasme, et que votre premier travail dramatique fut une adaptation en décasyllabes de Hamlet !...

J'ai grandi dans une petite ville, à une époque où lire des livres était un antidote à la monotonie quotidienne de la vie provinciale. Je lisais tout ce qui était intéressant et qui n'était pas "obligatoire" selon le programme du système éducatif socialiste de l'époque. Comme la plupart des enfants, j'étais un visiteur assidu de la bibliothèque, avec en parallèle l'écoute régulière des drames radiophoniques, chaque jeudi à neuf heures et demie du soir.

Oui, Rabelais a été une étape importante sur mon chemin à travers la littérature. Il a introduit la liberté, l'ironie et l'absurde dans ma "littérature pédagogique". J'ai pensé : on peut donc écrire aussi de cette manière - là !

Sinon, dans ma jeunesse comme aujourd'hui, je suis resté un amoureux d'histoires "bien ficelées", quel que soit le genre littéraire. Une bonne histoire représente pour moi la plus grande valeur d'un roman, d'une pièce de théâtre, d'un film... Et Tchekhov est le roi de l'écriture des histoires : il est meilleur écrivain de nouvelles que de pièces de théâtres qui l'ont fait connaître au monde entier. Ses nouvelles, La Plaisanterie et La Tristesse, sont les plus belles histoires jamais écrites.

Nous supposons que vous suivez avec attention les tendances contemporaines dans le domaine du théâtre, en Europe et dans le monde. Ressentez-vous certains auteurs contemporains étrangers proches de vous : avec lesquels avez-vous des points communs ou partagez-vous des affinités esthétiques ?

Il m'est difficile de répondre à votre question car je suis un auteur forgé à "la vieille école". J'ai grandi, comme je l'ai déjà dit, avec la littérature classique qui est restée pour moi, encore aujourd'hui, la plus intéressante. Je suis et connais les nouveaux écrivains dramatiques européens par le biais des représentations de leurs œuvres à Belgrade, et cela n'est pas suffisant pour valider mon jugement.

Il y a une chose que je dois ajouter, en toute sincérité : je ne suis pas un homme qui se précipite au théâtre lorsqu'il a du temps libre car mes journées sont remplies par ma vie pour et par le théâtre, par la scène, pendant que j'écris mes pièces. Depuis ma plus tendre enfance, je suis surtout un fanatique de sport : le football et la plongée sous-marine. Si j'avais aimé écrire autant que j'ai aimé pratiquer ces deux disciplines, je serais aujourd'hui un auteur de deux cents œuvres dramatiques, et ça n'aurait pas été une bonne chose. Le sport m'a sauvé de la "scribomanie". 

Kovacevic-kumovi

L'affiche pour une représentation des Compères, 2013

Jetons un petit coup d'œil dans votre atelier de création... Dans votre texte Atelier d'histoires théâtrales [que Serbica publie en traduction française], où vous portez votre regard sur le monde et l'art, vous dites : "Le drame peut être tout, mais il ne doit pas être ennuyeux". Vous n'avez jamais recours à des effets faciles, et vous refusez que votre pièce s'apparente à un divertissement. À quoi devrait alors ressembler une "bonne comédie", qui  correspondrait en tous points à vos goûts et exigences esthétiques ?

La comédie, dans le processus de l'écriture dramatique – dans mon cas tout au moins – prend forme une fois seulement qu'ont été posées les fondations solides de la structure architectonique de l'histoire, quand on en arrive à la construction des "étages supérieurs". Chacun de mes drames a été écrit sur la base d'une structure classique, connue depuis la nuit des temps. J'aime l'ordre, les règles strictes et les pièces "bien ficelées". Quand on y parvient, alors on peut ajouter, en guise de condiments, diverses variations comiques pour éviter que "l'obscurité et le désespoir" n'envahissent tout.

Je n'aime pas regarder et écrire des "tragédies" ; nous en avons assez dans la vie, et elles sont aussi plus faciles à écrire ; il y a peu de grandes et bonnes œuvres de comédie dans la littérature mondiale, pas suffisamment pour établir l'équilibre avec les histoires de "la zone d'ombre". Ceci est une réponse de plus à la question sur Rabelais : pourquoi il m'est si cher. 

Dans ce même texte vous faites une étrange comparaison : vous dites que le théâtre "est semblable à un ring où entrent des gens prêts à se battre jusqu'à la mort pour leurs convictions"! C'est peut-être à cause de cette conception du théâtre que le critique Radomir Putnik a dit à propos des solutions "brutales" qu'offrent certaines de vos pièces : "Kovačević frappe brutalement avec le poing sur le front, il désire choquer, rendre de mauvaise humeur avec préméditation, dans le but d'arracher le spectateur à sa douce somnolence..." Êtes-vous d'accord avec cette constatation ?

Oui, s'il s'agit de mon amour déjà mentionné pour le sport. Le terme même de "drame" suppose, dans une large signification, un conflit entre individus, groupes, partis, gens de convictions différentes, sur un espace réduit semblable à la scène d'un théâtre : à la maison, au bureau, au café, un endroit délimité par trois murs – le quatrième étant ouvert face au public quand il s'agit du théâtre. Un romancier n'a pas de problèmes avec les murs ni l'obligation de raconter son histoire dans une durée – fortement conseillée – de deux heures. Donc, le temps "réduit" et l'espace délimité (semblable à un ring), dans la plupart des pièces de théâtre, fait penser à une petite arène, un lieu habituellement réservé aux règlements de comptes dans les sports de combat.

En mon temps, j'étais arrivé à ma propre "définition" de l'art : de l'énergie, de l'intelligence, autant que Dieu t'en a donné.

Dans votre Atelier d'histoires théâtrales, vous avez dit qu'en écrivant votre première pièce, Les Marathoniens font leur tour d'honneur (1972), vous vous étiez défendu de "l'horreur" de la réalité dans laquelle vous viviez à l'époque par "le rire, l'ironie, le cynisme et l'humour noir". Ce n'était pourtant qu'un début ! Le contexte de la plupart de vos drames ultérieurs est précisément constitué par la réalité complexe et dramatique du pays dans lequel vous avez continué à vivre les quatre décennies suivantes. Est-ce par nécessité de "vous défendre" ou pour d'autres motifs que les aspects politiques et idéologiques qui ont façonné cette réalité se retrouvent sous le coup de vos féroces critiques où l'ironie virera de plus en plus au sarcasme, et l'humour noir à l'absurde ? Estimez-vous que dans les "temps de crise" le drame doit être politiquement engagé ?

Je pense que tout ce qu'on appelle "l'art" – au sens le plus noble et le plus exact de ce terme – doit être au service d'un monde plus beau, plus honnête, plus droit et plus juste. L'art est un don de Dieu. L'art nous oblige en tant qu'êtres humains à nous redresser pour ne pas avoir à marcher à quatre pattes, en dépit de toute l'admiration que j'ai pour le monde animal qui, souvent, m'est plus proche et plus humain que la civilisation d'homo sapiens qui est la nôtre.

Je me suis efforcé, particulièrement au temps du communisme, quand c'était une question d'honneur et de courage, d'écrire sur les gens qui vivaient en permanence sous la pression et la coercition qu'un pouvoir dogmatique, primitif et opaque exerçait sur eux. Naturellement, pas d'une manière pamphlétaire comme le faisait "l'art officiel". Aujourd'hui, avec près d'un demi-siècle passé à écrire des histoires et à peindre des fresques sur les murs des maisons de théâtre, je m'efforce de faire en sorte que mes manuscrits soient le plus universels possible, pour que mes histoires "concernent" les gens à travers le monde entier, car, à regarder notre belle et passablement malheureuse planète, nous sommes tous du même "village", indépendamment des modes de vie dans les cours de nos États.

C'est aussi le sujet d'un nouveau drame, que je tente depuis des années de mettre sur papier ; un regard sur notre existence depuis une "perspective céleste". Où est notre place en tant que civilisation, dans les espaces interstellaires ? 

En plus du Professionnel (1990), nous pouvons citer comme exemples marquants de  satire politique deux autres de vos pièces. L'Espion des Balkans (1983) que la critique avait qualifié de "drame sur la paranoïa politique", est implicitement caractérisé par sa satire du pouvoir paranoïaque et stalinien de Tito qui incitait à la délation, utilisait les mécanismes de la "théorie du complot" et organisait la chasse contre "l'ennemi extérieur et intérieur". Dans La Poubelle cinq étoiles (1999), en usant du grotesque et de l'absurde, vous avez réglé vos comptes de la même manière acerbe avec le pouvoir autoritaire et xénophobe de Milošević et de son "élite" intellectuelle. Il serait intéressant de savoir comment les pouvoirs de l'époque et les critiques affiliés au régime en place ont réagi à ces pièces – à votre "défense" contre "l'horreur" de la réalité : avez-vous eu des ennuis?

Des ennuis, il y en eut dès l'apparition des Marathoniens qui furent accueillis comme "un drame sombre et défaitiste", comme une offense aux générations d'un âge avancé qui composaient la sphère du vieux Josip Broz Tito avec ses amis mafieux. L'entreprise de pompes funèbres a été tacitement assimilée à l'organisation étatique d'où – comme dans la pièce – un jeune homme, membre de la famille, voulait s'extirper. La métaphore de la firme de pompes funèbres n'a pas été sarclée par les critiques pour la seule raison que c'était une comédie, et vraisemblablement, parce que j'étais jeune à l'époque, et que les jeunes gens ne sont pas toujours conscients de ce qu'ils font.

        Kovacevic-Sijan Kovacevic-Mladenovic 

Marathoniens...
Les affiches pour le film de Slobodan Šijan (1982) et la comédie musicale de Kokan Mladenović (2008) 

Du temps de Milošević – pour qui Tito était un père idéologique, et pour sa femme Mirjana, à la fois un père et une mère – je me suis vu contraint de m'exiler car j'avais reçu un ordre de mobilisation dans un pays, la Serbie, qui n'était pas en guerre. Et pendant que la famille Milošević, avec ses plus proches collaborateurs, volait, pillait et assassinait, les jeunes gens allaient se faire tuer sur le front pour de prétendus "territoires serbes" qui n'ont jamais fait partie des frontières historiques de la Serbie. Pendant ce temps, épuisant nos énergies, nos vies et notre réputation dans le monde, nous perdions le Kosovo et la Métochie, la "maison familiale de la Serbie".

Aujourd'hui, au fur et à mesure que l'on découvre ce que Tito et Milošević ont fait, ou plus exactement ce que leurs services de police ont commis au nom de leur pouvoir, et combien de crimes ont été perpétrés contre leur propre peuple, je peux seulement remercier Dieu qu'il ne me soit rien arrivé de pire que ce que j'ai subi avec ma famille.

En quarante ans de travail, vous avez créé une impressionnante galerie de personnages. Certains d'entre eux – les Topalović, les Vilotić, les Čvorović – sont depuis longtemps devenus des personnages-symboles et comme tels sont entrés dans les conversations quotidiennes. Les plus remarquables sont ceux qui sont porteurs de caractères négatifs, que leurs impulsions irrationnelles, leurs obsessions maniaques ou les forces obscures du mal ont transformés en véritables monstres. Il suffit, pour illustrer ce propos, d'évoquer Ilija Čvorović, créature grotesque, personnage principal de L'Espion des Balkans, le personnage du Professeur dans La Poubelle cinq étoiles, ou les ignobles frères dans la Répétition générale d'un suicide (2010) qui traquent des personnes qui veulent se suicider, dans le but de se saisir de leurs organes et de les vendre ! Est-ce que les prototypes de ces personnages existent dans la réalité, ou sont-ils avant tout les fruits de votre imagination ?

Dans ma jeunesse, je désirais me consacrer à la peinture. Aujourd'hui encore, la peinture est restée mon premier grand amour. En réalité, pendant que j'écris mes drames et décris les personnages qui les composent, je peins des portraits, des caractères, qui seraient sur la toile semblables aux personnages de Bosch ou  de Brueghel. Ce qui est certain, c'est que je n'aurais jamais été un peintre du réalisme, et surtout pas de l'hyperréalisme. Mes drames ressemblent plutôt à des toiles surréalistes, avec des personnages aux visages aux traits marqués et aux regards saisissants.

En ce qui concerne Ilija Čvorović, dans L'Espion des Balkans, j'ai eu pitié de cet homme tout au long de mon travail sur cette pièce, pitié de ces hommes à qui un État, dirigé par un parti unique, a "lavé le cerveau" et dont il a détruit la vie. Il est absurde mais exact, qu'aujourd'hui nombre de répliques d'Ilija Čvorović sonnent vrai : malheureusement, sa paranoïa de la démocratie, à l'époque, qui allait venir un jour chez nous, s'est transformée en ironie, cynisme et dérision. De la démocratie tant souhaitée, nous avons aujourd'hui une organisation esclavagiste un peu plus civilisée, ou plus exactement, une tentative d'instaurer un État de droit sur les fondations d'une maison criminelle.

Kovacevic - B Stojkovic

Danilo Bata Stojković dans le rôle de Ilija Čvorović

Mes drames et mes personnages sont des apports au témoignage d'une époque qui, malheureusement, évolue lentement, difficilement, chez nous en Serbie, mais aussi dans une grande partie du monde ; la preuve la plus évidente est cette terrible crise économique qui est une conséquence de l'immoralité humaine à l'échelle planétaire. Si mes histoires n'étaient que de "caractère local", il est certain qu'elles n'auraient pas été représentées à travers le monde, dans des pays qui ont une histoire différente de celle qui fut la nôtre, yougoslave jusqu'à hier, et serbe aujourd'hui.

Votre regard critique sur l'espèce humaine atteint son paroxysme dans votre dernier drame, Les Compères (2013) : dans un monde fait de violence et d'hypocrisie, c'est un chien qui offre au personnage principal protection et compréhension ! À en juger par une autre de vos comédies, Le Centre de Regroupement (1982), même après sa mort l'homme reste – un homme, incurablement soumis à ses pulsions "terrestres" ! Si cette interprétation n'est pas fausse, on serait tenté d'en tirer la conclusion que vous êtes un sceptique et pessimiste de nature, peu enclin à croire au salut de l'être humain... Il est vrai que le critique Radomir Putnik a tenté de vous "justifier" en soulignant votre philanthropie : "Kovačević est, écrit-il, un écrivain cruel parce qu'il aime les gens " !

Oui, c'est vrai, j'aime les gens qui ont une bonne nature, mais j'ai horreur du mal, tout mal me répugne, quelles que soient les périodes historiques et quels que soient les peuples. Je suis horrifié par les crimes que l'homme fait subir à l'homme avec tant d'acharnement, au point que souvent je pense qu'il aurait été préférable que l'être à deux pattes, appelé être humain, ne soit jamais apparu sur cette planète, et que dans ce beau jardin céleste, seuls les animaux puissent se promener entre les arbres habités par les oiseaux que l'homme massacre sans distinction jusqu'à l'extermination – un authentique génocide contre la nature.

Hormis le sport, les oiseaux et les animaux sont ma grande passion et mon grand amour et ils occupent une part très importante de ma vie. Je me souviens avec amour de tous les pigeons et de tous les chiens que j'ai eus, contrairement à bon nombre d'êtres humains qui ont fini par disparaître de ma mémoire.

Kovacevic-Generalna proba

L'affiche pour une représentation de la Répétition générale d'un suicide, 2010

L'homme n'est pas un loup pour l'homme, l'homme pour l'homme est – un homme. Quel bonheur ce serait si l'homme était un loup pour l'homme – au vu de tous les crimes commis par ce dernier.

► Dans vos drames, vos traits tranchants et satiriques n’ont pas pour seule cible les vices des individus mais aussi ceux de la collectivité et du peuple serbe dans son ensemble. Il y a longtemps que le critique Jovan Hristić a remarqué que vous n'étiez "pas vraiment tendre envers les traditions nationales serbe et les particularismes qui ornent notre manière d'être". Les exemples sont nombreux, mais les pièces qui illustrent le mieux cette constatation sont Limunacija au village (1978) ainsi que Saint Georges tuant le dragon (1986). Quelles sont, à votre avis, les caractéristiques mauvaises ou négatives, et quelles sont les bonnes ou positives (il doit sans doute en exister comme chez tous les peuples) de la nature serbe ?

Chaque peuple possède ses "bons et mauvais côtés", tout comme chaque individu appartenant à ce peuple. En écrivant mes histoires sur les gens et le pays dans lequel j'ai grandi, je suis parti, avant tout, de la connaissance de mes propres défauts et qualités, hérités de ma maison, de ma ville et du pays où je suis né. La littérature peut, comme au temps du nazisme et du stalinisme, être au service "du peuple et de l'État", mais seuls le diable et sa tribu tirent avantage d'un tel service.

Dans les histoires que j'ai écrites et que vous venez de mentionner, j'ai tenté avant tout de me poser des questions essentielles à moi-même : dans quelle mesure un homme est-il capable d'aider son prochain, de faire une bonne action en dépit des temps funestes dans lesquels il vit ? Je peux dire qu'en ce qui me concerne, faire le bien au niveau personnel est quelque chose qui se sous-entend, alors que le mal m'est étranger, et je n'ai pour lui aucune compréhension quelle que soit la personne, que ce soit un homme ou un "peuple trompé".

L'histoire de la littérature, en règle générale, est un "malentendu" entre les écrivains et certaines personnes ou clans "gardiens du peuple". Il est heureux que ce "malentendu" ne dure, dans la plupart des cas, que le temps de la vie de l'écrivain.

L'Europe commémore cette année le centenaire de la Grande Guerre. Votre drame Saint Georges tuant le dragon évoque ce terrible "temps de la mort" d'une manière très originale et spécifique. En ce qui concerne cette pièce, le critique Jovan Hristić a noté : "Ce féroce mélodrame se déroule dans un monde grotesque qui semble tout droit sorti des tableaux de Brueghel et Bosch sur la scène théâtrale. Le drame de Kovačević est terrible et cruel – jamais encore la guerre n'avait été observée à partir d'une perspective si déformée", et il continue sous forme de questionnement : "Qu'a voulu dire l'auteur ? Que la guerre est quelque chose d'horrible ? Que les Serbes ne savent que mourir, alors qu'ils se gâchent la vie dans d'incessantes querelles et chicanes ?" Est-ce vraiment ainsi que l'on peut interpréter votre regard sur le rôle des Serbes dans la Première Guerre mondiale ?

Jovan Hristić a été mon professeur, un grand monsieur de qui j'ai appris beaucoup de choses, et qui par son nom descend de la célèbre famille Hristić ; Il fut écrivain, poète et, vraisemblablement, l'un des meilleurs critiques de toute l'histoire du théâtre serbe. Sa critique de ma pièce relève d'une réflexion sur notre mentalité qui n'a cessé de l'étonner pendant toute sa vie... Après la Deuxième Guerre mondiale, les autorités communistes ont confisqué tous ses biens pour la seule raison qu'il descendait de la lignée des Hristić. Les brigands partisans se sont emparés de sa maison et de son vaste domaine. Bien sûr, ce crime n'a rien à voir avec la Grande Guerre, mais il a à voir avec notre mentalité et nos éternelles divisions ; c'est un général, un Serbe du Monténégro, qui lui a volé sa maison.

Hristic Jovan - portrait

 Jovan Hristić

Je mentionne cela en souvenir des hommes qui ont péri durant les nombreuses guerres du vingtième siècle. Sur le territoire de la Serbie, il y a eu cinq guerres : trois guerres balkaniques, en 1912, 1913 et de 1991 à 1995, ainsi que deux guerres mondiales, et comme "guerre expérimentale très spéciale", le bombardement par l'OTAN de la Serbie au printemps 1999. J'ignore quel peuple aurait fait face et survécu à tant d'horreurs, si l'on peut considérer que nous, Serbes, sommes encore vivants.

Mon drame, Saint Georges tuant le dragon, est inspiré par un fait réel qui a eu lieu dans un village, au pied de la montagne Cer, où ont eu lieu la première bataille de la Première Guerre mondiale et la première victoire de l'armée serbe sur la puissante armée austro-hongroise. Dans l'ombre de cette victoire, s'est produit ce sinistre événement de la mobilisation des invalides, semblable aux tableaux déjà cités des peintres de la Renaissance. J'ai écrit cette histoire en hommage aux combattants tués, aux jeunes gens qui ont défendu leurs villages et leurs maisons ; en un peu moins d'une semaine de combats sur la montagne Cer, 16.000 soldats serbes ont trouvé la mort, en majorité de jeunes conscrits. Cette Grande Guerre, malgré la gloire des importantes victoires que nous y avons remportées, est certainement la plus grande tragédie nationale serbe, car, comme on le sait, un homme sur trois, de toute la population – des jeunes pour la plupart –, est mort au combat ou des suites d'une maladie.

Kovacevic-Sveti Georgije

L'affiche pour une représentation de Saint Georges tuant le dragon

Ce qui m'intéressait dans ce drame, c'était avant tout le destin des morts ; les vivants, eux, arrivent tant bien que mal à se débrouiller. Saint Georges tuant le dragon est mon "drame testamentaire", et certainement mon histoire la plus complexe sur le destin des hommes et du peuple, dans mon pays la Serbie. Il va de soi que cela ne s'applique qu'à ce que j'ai écrit moi-même et non à ce qui a été filmé et ajouté dans le film éponyme d'un metteur en scène dont je ne veux pas mentionner le nom.

Votre vision du monde et de l'homme semble paradoxale, quasi antagoniste par rapport à votre vision de l'art : tandis que vous êtes très critique et sceptique envers le monde que vous peignez – un monde souvent féroce, grotesque et absurde – vous exprimez en même temps une confiance quasi absolue dans l'art. Dans L'Atelier d'histoires théâtrales vous dites que " l'art peut tout", qu'il possède "un pouvoir que ne possède aucune autre forme d'activité humaine", et qu'il peut même "nous persuader que notre vie est un songe" ! Cela veut-il dire que l'art a le pouvoir de changer et transformer le monde dans lequel nous vivons, de le rendre meilleur ? Est-ce que l'une des raisons qui vous pousse à écrire est la foi dans le pouvoir qu'ont vos drames de changer les lecteurs et les spectateurs auxquels vous vous adressez ?

Je ne suis plus à cent pour cent sûr de cela, comme je l'étais "hier" quand j'étais jeune. Je ne suis pas sûr que l'art puisse rendre le monde meilleur, mais je suis certain que grâce aux œuvres artistiques le monde est plus – beau ! Et "la beauté sauvera le monde".

Pour finir, accepteriez-vous de vous soumettre, pour les lecteurs de Serbica, à un petit exercice "mental" que vous avez instauré avec vos étudiants quand vous enseigniez à l'Académie des Arts dramatiques ? Pour mémoire, vous demandiez à vos étudiants de résumer la pièce qu'ils avaient l'intention d'écrire, en une seule phrase ! L'exercice que nous vous proposons est un peu plus facile, car il s'agit de pièces qui ont déjà été écrites et qui ont connu de multiples représentations. Pourriez-vous, selon le principe "un drame – une phrase", présenter les six drames qui, pour la première fois, sont mis en ligne en langue française sur le site de Serbica ?

Dušan Kovačević :         

Le Centre de Regroupement (1982) : La vie ne se termine pas avec notre fin physique : tout ce que nous avons fait de notre vivant, en bien comme en mal, continue de vivre même quand, "en apparence", nous ne sommes plus là.

L'Espion des Balkans (1983) : Quand l'État revêt la forme d'une puissance policière, et exerce une pression sur l'individu, l'individu meurt de peur, devient fou ou partie intégrante de cette "entreprise de destruction" de l'âme humaine.

La Comédie claustrophobe (1987) : Le théâtre moucharde la vie ; nous ne sommes jamais certains quand nous regardons une représentation théâtrale de ne pas faire partie de cette représentation, de ne pas être des acteurs en costumes civils qui jouent des rôles semblables à ceux qui sont sur la scène, mais à nos propres frais et sans monter sur les planches.

La Poubelle cinq étoiles (1999) : Quand l'État fait de nous des miséreux, alors même une poubelle peut prendre l'importance d'un hôtel cinq étoiles.

Répétition générale d'un suicide (2010) : Parfois, ne pas vous suicider à temps peut être pire pour vous, ou, comme l'avait dit mon grand-père dont j'ai noté l'expression dans Saint Georges tuant le dragon :" Il vaut mieux que je meure avant que quelque chose m'arrive."

Les Compères (2013) : Si vous n'avez jamais cru à la réincarnation, avec l'espoir que votre vie, d'une certaine manière et sous une certaine forme, continue, vous n'avez tout simplement ni espoir ni imagination dans cette vie.

 

Bordeaux - Belgrade, février 2014

Traduit du serbe par Vladimir André Cejovic et anne Renoue

 Date de publication : avril 2014