En hommage aux victimes des attaques terroristes qui ont secoué la France au mois de janvier, Serbica publie cet article d’Emir Kusturica paru dans le quotidienne belgradois Politika le 10 janvier 2015.


Emir Kusturica
 

LA  PEUR  ET  LES  JEANS  NE  PASSENT  JAMAIS  DE  MODE
 


 Kusturica portrait
 Emir Kusturica

« Ne tirez pas sur le pianiste » était le titre d’un film de François Truffaut et, dans le même temps, le sommet de l’expression poétique. Pendant les années 1960, ce titre était tenu pour choquant. Du film de François Truffaut et de sa poétique, il ne subsiste aujourd’hui que le souvenir. Dans les films hollywoodiens, une vie humaine vaut, dans le meilleur des cas, autant qu’une balle tirée en pleine tête, et le sang, depuis l’arrivée de Quentin Tarantino, a coulé par bidons entiers et se sont déversés des torrents et des rivières d’une couleur rouge qui, hélas, quand elle apparaît à l’écran grâce aux moyens de la nouvelle technologie, frappe et effraie davantage que le sang dans la vie réelle. Aujourd’hui, elle suscite le plus fréquemment un sourire teinté d’ironie.

Dans un film de Tarantino, quand le sympathique assassin tire par inadvertance dans la tête du gars assis à côté de lui, le seul problème dramatique qui se pose est de savoir de quelle façon se débarrasser du corps. Tout le monde rit. Tout est à l’inverse de ce qu’à l’époque de François Truffaut attendait Jean-Luc Godard, le metteur en scène qui, dans les langes de la Nouvelle Vague, disait que le sang versé à l’écran n’était pas réel. Les choses ont évolué de manière différente ces trente dernières années et se sont achevées à l’opposé des attentes du prédicateur de la Nouvelle Vague et de l’un de ses instigateurs.

Après la Seconde Guerre mondiale, le sang est apparu dans un petit documentaire projeté avant le début du film où un violoniste gisait dans une mare de sang après la chute de Berlin. Les spectateurs effrayés ont alors vu pour la première fois du sang à l’écran. Depuis, ce liquide est devenu le plus désiré dans les médias. Le meurtre des caricaturistes ne vise pas uniquement à effrayer ceux disposés à rire même à leurs propres dépens (Charlie Hebdo se moquait très souvent du Christ), il nous a simplement remis en mémoire l’insupportable légèreté avec laquelle, partout dans le monde, on fait couler le sang. À l’écran et dans la vie. Y a-t-il des endroits dans le monde où on n’agit pas pour instaurer le chaos ? Le sang dégouline de l’écran et transforme tout voyou traînant en ville, survivant au destin primitif auquel il est voué et à sa nature déséquilibrée, en tueur de masse potentiel. Ne s’en nourrit pas seulement l’idéologie adverse, comme on le dit, l’islam en guerre contre les Croisés. S’en repaît également une gigantesque arène sociale qui, comme au temps des gladiateurs, attend que le colisée journalistique et télévisuel lui jette de nouveaux bains de sang. Pâtissent le plus souvent des victimes innocentes, désemparées, désarmées comme l’étaient les caricaturistes de Charlie Hebdo ! En vertu de quoi s’arroge-t-on le droit de leur ôter la liberté de railler ? Et pas uniquement cette liberté-là, mais aussi la vie. La vidéo qui montre les assassins en action paraît extraite d’un film contemporain, mais ce n’est là qu’une impression superficielle. Le meurtre très effrayant des caricaturistes reflète une orientation durable du contenu de la dramaturgie hollywoodienne qui n’est pas simplement une expression cinématographique mais, nous le voyons bien désormais, un dessein stratégique et politique. Cette stratégie uniformise la vie réelle, l’écran de cinéma et de la télévision. Le sang se déverse sur nous du même bidon, et quand aux heures de grande écoute à la télévision nous ne voyons aucun massacre, nous avons l’impression d’avoir perdu un jour. À la télévision serbe, le plus souvent, si rien de tel ne survient dans le monde, on se met alors en quête de tueurs de masse dans les différentes provinces serbes.

Le meurtre de nos chers confrères artistes ne doit pas nous effrayer. Le rire est l’arme humaine la plus efficace, la meilleure nourriture, le meilleur remède pour soigner les habitants de notre planète spirituellement dérangés. Si nous oublions le conflit qui oppose les anthropologies chrétienne et islamique, et la vérité selon laquelle ce conflit procède, entre autres, de l’idée que l’islam n’a pas connu sa Renaissance, comme l’affirme le prix Nobel de littérature Harold Pinter, il ne nous reste rien d’autre que d’être solidaires de ceux qui sont en mesure de rire, de nous faire rire, et de nous rendre la vie plus belle. En dépit de la vérité que la peur et les jeans ne passent jamais de mode. Si ceux qui conduisent l’Europe contemporaine ont suffisamment d’intelligence, ils pourraient faire de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo un nouveau 11 septembre européen, mais je crains que pour cela, ils ne disposent pas d’une liberté et d’une autonomie suffisantes.

Traduit du serbe par Alain Cappon

Date de publication : février 2015

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Date de publication : juillet 2014

 

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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".