Vladislava Ribnikar

 

L’INTRUSION DE L’HISTOIRE DANS LE MONDE LITTÉRAIRE

ET PERSONNEL DE DAVID ALBAHARI

 

Albahari Lappât

Albahari Goetz et Mayer

 

Dans le roman historique traditionnel, c’est le modèle du temps linéaire qui prévaut. Le passé est nettement dissocié du présent et lié à lui en tant que partie d’un même processus historique explicable rationnellement. De différentes manières, les romans serbes des années 1990 remettent en question cette approche de l’histoire en introduisant une perspective temporelle double, voire multiple dans leur construction narrative. Certains développent, parallèlement au passé historique, des récits sur le monde contemporain. Dans d’autres, le présent n’apparaît qu’au travers d’allusions dans le texte ou dans des ajouts paratextuels. L’effet sémantique ainsi obtenu est alors analogue : plutôt qu’à la reconstruction immédiate du passé, nous assistons à l’intervention du contemporain dans la narration, passé et présent se reflétant et se commentant mutuellement. D’une certaine manière, cette stratégie témoigne du scepticisme qui caractérise l’approche contemporaine de l’histoire, la conscience que l’histoire n’est jamais directement accessible à notre entendement. Linda Hutcheon affirmait que la métafiction historique est « une forme doublement codée »[1], à la fois historique et actuelle, « un dialogue avec le passé à la lumière du présent ».[2] Pour établir leur dialogue avec le passé, les romanciers serbes des années 1990 trouvent une motivation plus pressante et plus concrète dans le dramatique environnement historique où leurs œuvres voient le jour, environnement qui se révèle être aussi le contexte non littéraire de leur réception.

À cet égard, caractéristique est l’évolution littéraire de David Albahari qui, dans ses ouvrages précédents n’éprouvait aucun intérêt pour la thématique historique et disait voir son expérience des guerres des années 1990 comme une intrusion de l’histoire dans son monde littéraire et personnel.[3] La perspective temporelle double est pourtant également introduite dans ses romans L’Appât et Goetz et Meyer par l’entremise d’un narrateur fictif qui explore l’histoire de sa famille, la relation du passé s’inscrivant dans un cadre référentiel contemporain. Le narrateur de L’Appât qui, du fait de la guerre en Yougoslavie a pris le chemin d’un exil volontaire au Canada, écoute des bandes magnétiques, la confession que sa défunte mère a enregistrée seize ans plus tôt. Elle retrace la tragédie que sa famille juive et elle vécurent lors de la Seconde Guerre mondiale, le narrateur ne pouvant quant à lui s’ôter de l’idée que des analogies existent entre l’histoire de sa mère et sa propre existence. Il s’efforce mais en vain de trouver un ordre et un sens aux événements historiques qu’elle relate, de dissocier les mondes passé et actuel, de faire un livre de la confession maternelle. Par sa structure, le récit qu’il compose représente le caractère non linéaire de l’histoire et reflète l’expérience historique traumatisante du narrateur lui-même, expérience qui, encore et toujours, échappe aux mots et à la compréhension.

De manière identique, dans Goetz et Meyer, roman qui parle du génocide des juifs serbes pendant la Seconde Guerre mondiale, se trouvent deux plans temporels. Le temps de la narration n’est pas indiqué explicitement, mais peut s’induire du texte : l’histoire se situe en 1990, à la veille d’une nouvelle guerre synonyme de bain de sang dans les Balkans. La coupure d’avec le passé est ici plus franche que dans tous les autres romans – le crime perpétré n’est relaté par aucun témoignage personnel. Le narrateur ne dispose que de données d’archives d’une grande impersonnalité et sécheresse, désespérément éloignées de l’expérience humaine véritable. Tout en s’escrimant pour comprendre l’incompréhensible et se représenter ce qui, par son caractère extrême, échappe à toute représentation, il s’en remet à l’imagination et, ce faisant, se lance dans une entreprise doublement risquée. D’une part, il s’immerge dans un passé imaginaire, traumatisant, et entraîne le lecteur à sa suite ; d’autre part, le passé s’insinue dans le présent et, à travers les rêves, fantaisies et hallucinations, y affirme sa fantomatique présence. La tension entre le littéral et le métaphorique permet de laisser entendre ce qui est passé sous silence : la menace du mal et de la destruction se précise dans le présent du narrateur.



[1] Linda Hutcheon, A Poetics of Postmodernism. History, Theory, Fiction, New York and London, Routledge, 1988, p. 106, p. 71.

[2] Ibid., p. 19.

[3] Voir : D. Albahari, « Autorova beleška » [Note de l’auteur], in Snežni čovek [L’Homme de neige], Belgrade, Narodna knjiga, 1996, p. 138.

 

Extrait de : Vladislava Ribnikar, Dans le tourbillon de lHistoire le roman historique serbe des années 1990, in La Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité, Pessac, MSHA, 2013, p. 307-320.

 

Traduit du serbe par Alain Cappon


Date de publication : décembre 2015


> DOSSIER SPÉCIAL : DAVID ALBAHARI

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".