Sremac Stevan 





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Pope Ćira et pope Spira

 

 


Parmi les écrivains réalistes serbes nés hors de la Serbie, Stevan Sremac occupe, avec Simo Matavulj, une place particulière. De trois ans plus jeune que Matavulj, il entre sur la scène littéraire beaucoup plus tard. Même s’il
a publié ses premiers travaux littéraires à la fin des années 1880 et au début des années 1890, Sremac ne s’est pleinement affirmé qu’avec son roman Ivkova slava [La slava dIvko] paru en 1985 alors qu’il avait déjà 40 ans. Cependant, dans les dix ans qui suivront et jusqu’à sa mort, il sera l’un des auteurs les plus actifs et sûrement l’écrivain serbe le plus populaire.

Originaire de la ville de Senta en Voïvodine qui à l’époque appartenait à l’empire austro-hongrois, Stevan Sremac a passé la plus grande partie de sa vie en Serbie devenant l’un de ses prosateurs les plus emblématiques. Il séjourna le plus longtemps à Belgrade, y fréquenta le lycée et la Grande école où il obtint son diplôme de professeur d’histoire (1878). Il revint en 1892 et y restera jusqu’à sa mort, enseignant au lycée. Entre-temps, il aura passé une dizaine d’années dans la ville de Niš, tout juste libérée du joug ottoman. Dans son œuvre, il dépeint les trois milieux dans lesquels il vécut – la Voïvodine, Niš et Belgrade – et l’on peut constater que son opus est, dans le réalisme serbe, le plus diversifié sur le plan thématique après celui de Matavulj.

Lors de sa formation, Stevan Sremac subit l’influence de son oncle Jovan Djordjević, homme de lettres et politicien conservateur. D’où ses positions résolument traditionnalistes, conservatrices et antidémocratiques sur le plan politique. Adepte enflammé de la monarchie et du régime du roi Milan, il fut l’adversaire du socialiste Svetozar Marković et des radicaux, à la différence de la majorité des réalistes. S’agissant de ses intérêts fondamentaux et de son rapport aux courants sociaux, il ne se distinguait pas pour autant de ses contemporains. Il préférait lui aussi l’ancien au nouveau ; l’univers patriarcal lui était beaucoup plus proche que celui moderne, citadin, ce qui a fortement influencé le choix de ses thèmes, mais aussi ses procédés et son style d’écriture. Sremac dépeint, avec beaucoup de sympathie, les gens et les coutumes qui portent l’empreinte de l’ancien monde patriarcal. Le meilleur exemple en est son œuvre principale, le roman Pope Ćira et pope Spira, où il brosse avec le lyrisme et un humour bon enfant le mode de vie du petit monde de la campagne de Voïvodine.

La Serbie moderne qui s’imprégnait de plus en plus d’influences occidentales, en revanche, lui était non seulement lointaine, mais repoussante. Ce qu’il décrit de façon acerbe et satirique, entre autres, dans Vukadin, « Limunacija » na selu [« Limonation » à la campagne], Česna starina [Le vieux sage]. En tant qu’écrivain de Belgrade, Sremac n’observe avec sympathie que la périphérie de la ville habitée par des gens du monde ancien, de petits commerçants et artisans qui ont réussi à résister aux nouvelles habitudes européennes. Il en parle avec un humour plaisant dans toute une série de ses nouvelles dont Čiča Jordan [Le père Jordan], Buri i Englezi [Les Boers et les Anglais], Kir-Geras. L’humour de Sremac, trait principal de son œuvre, diffère en fonction du monde qu’il dépeint, ancien ou nouveau. Dans le premier cas, domine une tonalité douce, lyrique et poétique, un rire bienveillant manifestant beaucoup de sympathie et d’amour envers l’homme, et de compréhension pour ses faiblesses. Dans le second, son humour est imprégné d’une satire farouche et aiguë.

Stevan Sremac a construit ses œuvres littéraires de façon particulière. Excellent observateur, mais sans posséder le talent d’inventer, son point de départ est souvent un sujet emprunté, une anecdote qu’il développe et élargit en y introduisant, comme dans un cadre, des éléments divers. C’est pourquoi son œuvre abonde d’une telle richesse de vie, d’une telle variété de faits, mais en même temps ne se caractérise pas par son unité et la cohésion de ses composantes. Ceci vaut pour ses nouvelles mais aussi pour ses ouvrages plus volumineux que l’on peut nommer romans, même si lui-même les appelait « contes » : La slava d’Ivko (1895), Pope Ćira et pope Spira (1898), Zona Zamfirova (1903). Ils trouvent leur source d’inspiration dans une anecdote qui se fond dans une histoire d’amour, leur épaisseur n’étant due qu’à des digressions en général sans lien direct avec l’action principale.

Parmi ces trois ouvrages, La slava d’Ivko a la composition la plus lâche. Construit autour d’une histoire presque insignifiante, ce roman doit sa valeur aux trois éléments suivants : le personnage de Kalča, bohème oriental qui noie sa tristesse, sa solitude et son désir de beauté dans la chanson et dans la fête ; le dialecte pittoresque de Niš parlé par les héros du livre ; et, finalement, son humour à la tonalité lyrique, mélancolique, et regorgeant de nostalgie pour les temps passés. Pope Ćira et pope Spira est un roman humoristique où abondent anecdotes et personnages comiques. Ainsi, en partant de l’éphémère dispute entre leurs épouses et de la rixe qui oppose les deux prêtres – causés par l’arrivée d’un jeune instituteur que les deux familles veulent pour gendre – l’auteur dévoile un vaste panorama de la campagne de Voïvodine. Les épisodes indépendants qui mettent en scène des personnages secondaires, dont certains plus marquants que les principaux, le rendu de l’ambiance et de l’atmosphère campagnarde, les descriptions poétiques sont l’attrait principal et la valeur de ce livre. En revanche, son canevas paraît quelque peu schématique et les personnages principaux n’ont pas d’individualité bien déterminée. Le thème principal et les digressions s’équilibrent le mieux dans le roman Zona Zamfirova : une histoire d’amour à Niš au temps jadis, évoquée avec beaucoup de détails pittoresques. Par la sérénité, la vitalité, la beauté que Stevan Sremac y a introduites, cette œuvre reste de nos jours encore l’un des meilleurs romans d’amour de la littérature serbe.

Deux ouvrages construits d’une manière semblable occupent une place particulière dans l’opus de Sremac : le roman Vukadin (1896) et une nouvelle plus volumineuse Kir-Geras (1907). L’accent n’y est mis ni sur la trame ni sur les digressions, mais sur leurs protagonistes. Vukadin et Kir-Geras – avec Kalča, personnage secondaire de La slava d’Ivko – représentent la plus grande réussite dans la galerie des personnages créés par Sremac. A travers eux sont évoqués deux caractères typiques de la Serbie de l’époque : le montagnard patriarcal venu de la campagne en ville, et le Greco-Aroumène, l’immigrant originaire de Grèce et de Macédoine pour qui l’écrivain affiche une sympathie beaucoup plus grande.

Le meilleur représentant de la prose humoristique serbe avec Branislav Nušić, le maître de l’humour de la littérature serbe, Stevan Sremac a subi le destin, dans une grande mesure commun aux humoristes : il a acquis une grande popularité chez les lecteurs et, parallèlement chez les critiques, une réputation d’écrivain peu sérieux cherchant seulement à amuser et à divertir. Mais dans ce malentendu « typique », les lecteurs ont mieux ressenti ses qualités que la majorité des critiques. Car l’œuvre de Sremac n’offre pas seulement le rire mais aussi la poésie de la vie (« Sremac, dit Antun Barac, était lyrique dans son âme »,) tout en soulevant les questions sérieuses de son époque.

♦ Etudes et articles en serbe. Pavle Popović, Stevan Sremac : čovek i delo [Stevan Sremac : l’homme et son œuvre], Belgrade, 1935 ; Mile Pavlović, Stevan Sremac, Belgrade, 1938 ; Boško Novaković, Stevan Sremac i Niš [Stevan Sremac et Niš], Sarajevo, 1959 ; Ivana Ikonić, Osmeh Stevana Sremca [Le sourire de Stevan Sremac ], Novi Sad, 2011 ; Goran M. Maksimović, « Identitet grada u prozi Stevana Sremca » [L’identité de la ville dans la prose de Stevan Sremac], Zbornik Matice srpske za književnost i jezik, vol. 60, fasc. 1, 2012, p. 99-117; Ana S. Živković, « Poetika završetaka u romanima Stevana Sremca » [La poétique de la fin dans les romans de Stevan Sremac], Nasledje, 2012, n° 22, p. 187-201.

Jovan Deretić

Traduit du serbe par Jelena Antić