SvetiSavaMileseva_120
 
Saint Sava
fresque, Mileševa
avant 1228

 


  Notre choix

 

Prince et moine, anachorète et archevêque, contemplatif et homme d’action, évangélisateur et maître à penser, pèlerin et diplomate, bâtisseur et amateur des arts, organisateur et gestionnaire, homme de lettres et législateur, le personnage de Sava Ier, dit Saint Sava, est d’une envergure universelle, et son destin hors du commun déborde le cadre local et national, religieux et confessionnel. Sa vie et son œuvre constituent un patrimoine incomparable dans l’histoire serbe et balkanique, sud-est européenne et jusqu’en Russie.

Sava Ier — Archevêque de Serbie (1219-1234)

Né en 1175, Rastko, troisième fils du grand joupan de Serbie, Stefan Nemanja (1167-1196), quitte la région de Hum vers 1191 pour se rendre au Mont Athos afin de se faire moine. Le jeune prince avait, selon ses biographes, quitté la principauté de Hum, qui lui avait été confiée par son père en 1190, pour suivre, à l’insu de ses parents, un moine athonite qui était venu en Serbie faire la quête pour son monastère. Le prince Rastko s’était installé dans un premier temps au monastère russe, où il avait fait ses premiers pas dans la vie monastique, avant de se rendre dans le grand monastère athonite de Vatopédi (fondé en 985) où il avait prononcé ses vœux sous le nom de Sava(1).

Avec son père, le moine Siméon(2), qui l’avait rejoint le 2 novembre 1197 à Vatopédi, il fonde le monastère serbe du Mont Athos, Chilandar, en 1198(3). En 1204 ou 1205, Sava est ordonné archimandrite par le très influent métropolite de Thessalonique, Constantin Mesopothamite.   

A l’occasion de la translation des reliques de son père(4), décédé à Chilandar le 13 février 1199, Sava rentre en Serbie en 1207 où il devient higoumène de Studenica. Il se consacre à la propagation du monachisme en Serbie, à la fondation des couvents et à la construction de l’église monumentale de Žiča, future chaire de l’archevêque de Serbie. Son frère, le grand joupan de Serbie, Stefan Nemanjić est sacré roi de Serbie, en 1217, avec une couronne envoyée par le pape Honorius III (1216-1227), le sacre royal ayant été prodigué vraisemblablement par un cardinal. Deux ans plus tard (1220), Sava se rend à Nicée, afin d’être consacré premier Archevêque de Serbie par le patriarche œcuménique Manuel Ier Sarentenos (1217-1222), avec l’approbation de l’empereur Théodore Ier Lascaris (1204-1222).

Sava se consacre désormais à l’organisation de la jeune Église autocéphale et déploie une importante activité évangélisatrice et législative. Lors de l’Assemblé (Sbor) de Serbie en 1200 à Žiča, siège de l’archevêché, il procède à l’ordination des évêques dont les onze évêchés se repartissent sur le royaume de Serbie, depuis le littoral adriatique jusque dans le Kosovo. Avec une architecture et une décoration intérieure résolument byzantines, l’église de Žiča devient le modèle de l’architecture et de l’art ecclésiastique en Serbie, une évolution en faveur du modèle byzantin par opposition à Studenica avec sa plastique en marbre faite sur le modèle occidental.

Sava se distingue par ses missions diplomatiques et autres médiations de réconciliation, comme celles concernant le baron rebellé macédonien Dobromir Strez, vers 1212, ainsi que la réconciliation réussie entre les rois de Hongrie et de Serbie en 1220. De même qu’il s’emploie à l’éradication du mouvement hérétique dualiste que son père n’avait pas réussi à complètement extirper de Serbie.

Alternant vie contemplative et importante activité d’organisation et de gestion de la vie monastique en Serbie, Sava revient périodiquement aux séjours dans les ermitages de Studenica et de Karyès, qu’il fonda au Mont Athos près de son chef-lieu, pour se consacrer à une pratique d’ascèse et de prière du cœur. C’est ainsi qu’il se trouve au Mont Athos en 1217-1218, alors que le couronnement de son frère Stefan, consenti par le pape Honorius III, marque l’adhésion du royaume serbe à une obédience romaine. Ce qui favorisa la création de l’Église autocéphale de Serbie en 1219, avec la consécration de Sava comme son premier archevêque, par le patriarche œcuménique Manuel Sarantenos, réfugié avec l’empereur byzantin à Nicée.

En 1229-1230, l’archevêque Sava entreprend un premier pèlerinage en Terre Sainte et dans le Proche-Orient. Avant son deuxième voyage en Palestine (1234-1235), il abdique en transmettant sa chaire à son disciple Arsène Ier (1234-1263/1266). Sur le chemin de retour, alors que via Nicée il s’était rendu en Bulgarie en accomplissant ,semble-t-il ,une importante mission diplomatique dans le but de reconnaissance de l’autocéphalie de l’Église de Bulgarie, il meurt le 14 janvier 1335 à Tirnovo, capitale du deuxième royaume bulgare. Ensevelies dans l’église des Quarente-Martyrs de Tirnovo, ses reliques furent transférées en 1237 en Serbie par les soins du roi Vladislav (1234-1243), pour reposer désormais dans l’église du monastère de Mileševa, fondation pieuse de son neveu,  le roi Vladislav (1233-1242), deuxième fils de Stefan Nemanjić (1197-1228), dit Prvovenčani (le Premier Couronné, en 1217).

Une œuvre fondatrice et civilisatrice déterminante à l’échelle de la longue durée

L’organisation de l’Église de Serbie et de la vie monastique exigeait un important travail de rédaction et de composition, de compilation et de traduction. L’œuvre de Sava dans ce domaine est d’une importance majeure puisqu’elle marque les débuts de l’activité législatrice et littéraire au fondement de la civilisation serbe du Moyen Age. Sava apparaît ainsi comme le premier législateur et hymnographe, tout à la fois le premier et l’un des plus importants créateurs dans plusieurs domaines de la jeune littérature serbo-slave.

Parmi ses écrits relevant de la littérature proprement dite, la place centrale appartient sans conteste à La Vie de Saint Siméon-Nemanja (Žitije svetog Simeona Nemanje), oeuvre fondatrice de la littérature hagiographique, à l’origine du premier culte de saint de l’Église serbe, ainsi que de l’idéologie dynastique de la Serbie médiévale. Cette Vita consacrée à son père Siméon le Myroblyte, celui qui fut le grand prince de Serbie Stefan Nemanja, demeure – par l’authenticité de ces sentiments filiaux, dépouillée de rhétorique édifiante et des procédés propres aux écrits ecclésiastiques de l’époque – l’une des plus remarquables créations de la littérature serbe. D’une gravité succincte, la narration du trépas, de l’issue ultime de la vie de l’ex souverain, allongé sur une paillasse de simple moine hagiorite, atteint ici une valeur au-delà du témoignage authentique d’un fils qui accompagne les derniers instants de son géniteur, une œuvre majeure d’expression écrite. D’autant que cette Vita se situe à l’origine d’une longue série de biographies royales et archevêquales qui singularisent un genre propre à la littérature médiévale serbe, à la croisée de la biographie et de l’autobiographie, de l’historiographie et de l’hagiographie à la fois sacrée et profane. Il s’agit d’un genre aussi littéraire qu’historiographique, aussi biographique qu’hagiographique, qui représente la contribution majeure de la Serbie à la littérature de l’Europe médiévale(5).

A part La Vie de Saint Siméon-Nemanja, Sava est également l’auteur de plusieurs chartes, textes liturgiques et épistolaires ainsi que d’ouvrages législateurs. Citons en les plus importants : La charte de fondation de Chilandar, Le Typikon de Karyès, Le Typikon de Chilandar, Le Typikon de Studenica, L’office de Saint Siméon-Nemanja et  Le Nomocanon de Sava Ier. Enfin, il faut préciser que Sava est également à l’origine de traductions de textes byzantins indispensables pour l’organisation de l’Église et pour son activité pastorale. 

Un destin, une œuvre hors du commun

Canonisé sept ans après son trépas à Tirnovo, Sava appelé désormais Saint Sava, fut rapidement objet de culte dans la laure royale de Mileševo, où le premier roi de Bosnie, Tvrtko Ier (1377-1391), organisa son sacre royal. Ce sont ses reliques qui y furent objet de vénération, y compris par des populations catholiques et même musulmanes, ce qui incita le grand vizir Sinan Pasha à les incinérer à Belgrade en 1594, en signe de représailles pour les révoltes des chrétiens asservis qui portaient l’effigie de ce saint sur leurs étendards. Depuis, l’absence du locus ne fit que généraliser son culte et sa légende qui acquit des formes multiples, populaires et ecclésiastiques, locales et internationales, hagiographiques et folkloriques, chrétiennes et païennes. C’est ainsi que le grand poète serbe d’origine roumaine, Vasko Popa, publie un cycle de poèmes intitulé « La source de Saint Sava », où ce saint chrétien est présenté comme protecteur et thaumaturge, le guide et chef des filles des loups, selon la projection de l’imagerie païenne attribuée aux Serbes(6). Il est à signaler également qu’une de ses vies de saint fut ainsi écrite en latin, par un évêque catholique croate, Ivan Tomko Mrnavić(7), au XVIIe siècle.   

Alors que les Serbes partageaient le destin des autres populations asservies, séparés durant des siècles par des frontières et autres clivages politiques et confessionnels, administratifs et juridictionnels, culturels et civilisationnels, Saint Sava demeura leur ultime dénominateur commun. Dans les régions les plus reculées on trouvera toujours une source, un pic, une légende locale, une église ou monastère, un lieu de dévotion, une coutume, un chant…,  liés à sa mémoire. A ce propos, il suffit de rappeler le constat de T. Bremer : « De toutes les Eglises orthodoxes, aucune n’entretient un lien aussi vivace avec son histoire et une figure historique (…), comme l’Eglise serbe, par la vénération de Saint Sava »(8). À l’instar du roman de Sidartha, version christianisée du récit du jeune prince qui deviendra Buda, fort apprécié en Serbie médiévale(9), le destin de cet enfant prodigue du fondateur de la Serbie du Moyen Age avait frappé les esprits et marqué la mémoire sur la longue durée.   

Partagé entre son amour filial et sa vocation spirituelle, son amour du Christ et celui du commun des mortels, l’amour de sa patrie et l’élan d’aller au-devant de l’autre et du Monde dans sa diversité, fils d’un souverain, frère de deux et oncle de trois rois, côtoyant les empereurs et les sultans, les patriarches et les califes, ayant la trempe de ses grands contemporains comme Friedrich II et Saint François d’Assise, dans la mémoire de son peuple, dans le patrimoine historique et culturel de son pays, Saint Sava demeure une valeur inégalée, d’envergure nationale et universelle à la fois. Dans le sud-est et même dans l’est européen, bien peu sont ceux qui ont pu accomplir une œuvre aussi riche et variée, d’une portée aussi universelle qu’authentique, avec autant d’élégance et d’humilité majestueuse, de réussite dans la durée, de valeur éthique et d’éclat.

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Notes

(1) D. OBOLENSKY, « Sava of Serbia », in Id., Six Byzantine Portraits, Oxford 1988, p. 115-172 ; B. I. BOJOVIĆ, L’idéologie monarchique dans les hagio-biographies dynastiques du Moyen-Age serbe, “Orientalia Christiana Analecta”, Rome 1995, p. 46-59, 71-76, 156-159, 311-345 ; G. PODSKALSKY, Theologichte Literatur des Mittelalters in Bulgarien und Serbien 865-1459, C. H. Beck’sche Verlagsbushhandlung, Munich 2000, p. 115-120.

(2) Le grand joupan de Serbie, Stefan Nemanja (1165/6-1196) avait abdiqué en mars 1196 en faveur de son deuxième fils Stefan, gendre de l’empereur byzantin Alexis III Ange (1195-1203), pour se faire moine sous le nom de Siméon dans sa fondation pieuse, le monastère de Studenica. Sur l’abdication de Nemanja, sous l’angle de l’accession au trône byzantin d’Alexis III, le beau-père du fils et héritier de Nemanja, Stefan, cf. G. OSTROGORSKY, Histoire de l’Empire byzantin, Paris 1983, p. 432-433.

(3) En raison d’importantes donations qu’ils avaient faites aux monastères athonites, Siméon et Sava étaient considérés comme ctitores (grands donateurs et protecteurs) de six autres monastères du Mont Athos, ceux de la Grande Laure, d’Iviron, de Karakalou, de Ksiropotamou et de Philoteo, ainsi que de l’église cathédrale de Karies, de l’église de Prosphoras (= Ouranoupolis), où ils bâtirent une imposante tour défensive, D. OBOLENSKY, « Sava of Serbia », in Id., Six Byzantines Portraits, Oxford 1988, p. 131 ; Mirjana Zivojinović, « Ktitorska delatnost Svetog Save », Sava Nemanjić – Sveti Sava, Belgrade 1979, p. 15-16, 19-20.

(4) Pour reposer dans l’église du monastère de Sudenica, bâtie entre 1183 et 1196, qui devient ainsi mausolée du fondateur de la dynastie némanide et mère des églises et monastères serbes, cf. Studenica (groupe d’auteurs), Belgrade 1968 ; M. KAŠANIN, Milka ČANAK-MEDIĆ, Jovanka MAKSIMOVIĆ, B. TODIĆ, Mirjana ŠAKOTA, Manastir Studenica, Belgrade 1986 ; Osam vekova Studenice, Zbornik Radova, Belgrade 1986.

(5) Inspiré du modèle à la fois biblique et évangélique, corollaire à une continuité et une cohérence politique et culturelle de plus de trois siècles, cette création littéraire est empeignée de théologie politique issue d’une idéologie dynastique sans commune mesure dans le monde slavo-byzantin. Synthèses de chronique et de généalogie princière, de biographie politique et d’historiographie ecclésiastique, d’idées politiques, énoncées dès les premières chartes fondatrices de Chilandar, ces œuvres d’auteurs de talent, de styles et de facture fort différenciés, représentent une contribution significative à la littérature médiévale, B. I. BOJOVIĆ, L’idéologie monarchique dans les hagio-biographies dynastiques du Moyen-Age serbe, “Orientalia Christiana Analecta”, PONTIFICIUM INSTITUTUM ORIENTALIUM STUDIORUM, Rome 1995.

(6) Earth Erect, tr. Anne Pennington, Londres 1973. Sur l’image de Saint Sava dans la poésie épique, cf. S. KOLJEVIĆ, The Epic in the Making, Oxford, 1980.

(7) Regia Sanctitatis illyricana foecunditas, A Ioanne Tomco Marnavitio, Bosnensi edita, Roma 1930 ; puis : De Vita & Scriptis Joannis Tomci Marnavitii : Paulovich Lucich. J. J., Vita S. Sabbae abbatis Stephani Nemaniae Rasciae Regis Filij auctore Joanne Tomco Marnavitio. Opera & Studio…, Venise, 1789, p. 9-21 ; sur cet ouvrage et son auteur, voir I. KUKULJEVIĆ-SAKCINSKI, “Književnici u Hrvatah s ove strane Velebita živevši u prvoj polovini XVII vieka : Ivan Tomko MRNAVIĆ” (Les écrivains croates de ce coté de Velebit au XVIIe siècle), Arkiv, 9 (1868), p. 242-265 ; N. RADOJČIĆ, “O životu Svetoga Save od Ivana Tomka Marnavića” (Sur la Vie de saint Sava par Ivan Tomko Marnaviç), in Svetosavski Zbornik, t. I, Belgrade 1936, p. 3-66 + VI pl.

(8) T. BREMER, Vera, kultura, politika, Niš 1997, p. 237 (titre original : Ekklesiale Struktur und Ekklesiologie in der Serbischen Orthodoxen Kirshe im 19. Und 20. Jahrhundert, Wurzburg 1991). Voir aussi : J. MATL, « Der heilige Sawa als Begründer der serbischen Nationalkirche : seine Leistung und Bedeutung für den Kulturaufbrau Europas », Südslawische Studien (1965), 33-35.

(9) G. R. Wooodward, H. Mattingly St. John Damascene, Barlaam and Ioasaph (Cambridge, Mass,: Harvard University Press, The Loeb Classical Library 1953 ; H. G. BECK, Geschichte der byzantinischen Volksliteratur, Byzantinisches Handbuch II. 3, Munich, 1971, p. 35-41 ; The Hilander Serbian Povest'o Varlaame i Ioasafe by Maxine Evelyn Lowe Lebo, a dissertation submitted to the University of Washington in 1979 ; D. MILIVOJEVIĆ, « Buddhist Themes in Medieval, Serbian & Russian Literature: the Manuscript of Barlaam and Ioasaph », Acta Slavica Iaponica 6 (1988), Buddhist Themes in Medieval, Serbian & Russian Literature - The Manuscript of Barlaam and Ioasaph, Hokkaido University Collection of Scholarly and Academic Papers, 68-72 ; Irina N. LEBEDEVA, Povest’ o Varlaame i Iosafe - pamjatnik drevnerus. perevodnoj literatury XI - XII vv., Izdat. Nauka, Leningrad 1985 ; Žitije Varlaama i Joasafa (Vie de Barlaam et Joasaph), priredio T. JOVANOVIĆ, Stara srpska književnost u 24 knjige, n° 22, Srpska književna zadruga, Beograd 2005.

Boško I. Bojović