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Notre choix

Le Livre de Blam
L’Usage de l’homme

 

 


Comme nombre d’écrivains de sa génération, Aleksandar Tišma – poète, nouvelliste et romancier – fut à jamais marqué par le « temps de l’ignominie », comme il appelle lui-même la période de la deuxième Guerre Mondiale, ce temps d’un cataclysme historique qui avait pris, dans la Pannonie yougoslave, sa région natale, la forme d’un génocide des Juifs et des Serbes. Sauvé in extremis lors des rafles de Novi Sad en 1942, échappant à la mort par pur hasard, l’écrivain se fera plus tard le chroniqueur, impitoyable mais impartial, d’un crime historique qui dépasse l’entendement.

Les thèmes de la guerre et de l’holocauste sont traités dans plusieurs de ses œuvres : Le Livre de Blam [Knjiga o Blamu, 1972], L’Usage de l’homme [Upotreba čoveka, 1976], L’Ecole d’impiété [Škola bezbožništva, 1978], Le Kapo (1987) et La Porte béante [Široka vrata, 1988]. Tous ces livres – qui traduisent à la fois une volonté de témoigner contre l’oubli et une obsession créatrice dont le but est la quête de la vérité – mettent en scène, sous des formes littéraires différentes, le même univers : un univers d’une intense cruauté, réduit à la violence et à la souffrance, où les victimes sont parfois contraintes d’assumer le rôle des bourreaux (Le Kapo), un univers démoniaque, sans Dieu et sans pitié, où l’homme est un loup pour l’homme.

Parmi les ouvrages cités, deux méritent une attention toute particulière : Le Livre de Blam, roman centré sur le drame intérieur d’un rescapé, d’un Juif yougoslave dont la vie est réduite à une existence vide après le rendez-vous manqué avec la mort, et surtout L’Usage de l’homme, roman sur le calvaire d’une poignée d’habitants de Novi Sad, pris dans le tourbillon infernal de l’Histoire et laissés à la merci des forces maléfiques. Soigneusement construit, sobre dans son écriture, sans aucune concession au pathétique, L’Usage de l’homme peut sans conteste rivaliser avec les meilleures œuvres européennes écrites sur la deuxième Guerre Mondiale.

Néanmoins, même si la guerre et la mort violente, programmée, sont les thèmes obsessionnels de l’écrivain, tous ses livres ne se réfèrent pas uniquement au « temps de l’ignominie ». Les romans Croyances et méfiances [Vere i zavere, 1983] et Celles qu’on aime [Koje volimo, 1990], par exemple, évoquent le « temps de la grisaille » d’après-guerre. Dans le premier, consacré aux survivants des années 1960 – les inéluctables bourreaux et victimes, mais aussi les profiteurs de la guerre, débrouillards et larbins – l’écrivain dresse, avec minutie, un constat froid sur l’état de la société et de son époque. Dans le second, présenté comme une originale galerie de portraits, comme la paraphrase ironique d’un catalogue de la Maison de plaisir d’une Madame Claude de Pannonie, il dépeint le monde des marginaux cherchant désespérément à s’évader de la misère et l’insignifiance de leur existence par la débauche et la prostitution.

Un certain nombre des récits de Tišma, enfin, sont consacrés aux aléas de la vie quotidienne. Les meilleures de ces « histoires ordinaires » peuvent parfois, sans que le lecteur ne s’en aperçoive, basculer dans un extraordinaire mystérieux et inquiétant.

Aleksandar Tišma est l’un des écrivains serbes les plus traduits à l’étranger. Il a passé la majeure partie de sa vie à Novi Sad, ville où il a longtemps exercé une carrière de traducteur, de journaliste et d’éditeur. Dans les années 1990, horrifié par la guerre civile dans son pays, il a quitté la Yougoslavie en un geste de protestation morale et s’est installé en France. Après y avoir passé deux ans, il est finalement rentré chez lui avant la fin de la guerre.

Etudes et artcles en serbe Povratak miru Aleksandra Tišme, zbornik radova, Novi Sad, 2005, 364 p ; Miroslav Egerić : " 'Egzistencijalni' realizam Aleksandra Tišme", in Delo, 1977, n° 3, p. 1-9 ; Nikola Kovač : "Krivica kao tragično obeležje čovekovog života", Izraz, 1990, n° 10, p. 440-443 ; Vesna Cidilko : "Politička i socijalna stvarnost u pripovedačkom delu Aleksandra Tišme", Književna istorija, n° 131/132, p. 185 - 196.

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