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  domentijan - Sava i Simeon
 
 
 
 
Domentijan

L’une des œuvres hagiographiques majeures du Moyen Age serbe est sans conteste celle de Domentijan, composée de deux vitae : La Vie de Saint Sava et La Vie de Saint Siméon. Ces deux ouvrages écrits au milieu du XIIIe siècle par ce moine athonite et érudit sont cependant d’une valeur inégale sur le plan littéraire. Alors que la biographie de Saint Sava, l’hagiographie serbe la plus développée, est une œuvre non seulement originale mais aussi l’une des meilleures de toute la littérature médiévale serbe, celle de Saint Siméon offre un résultat moins heureux. Ecrite une dizaine d’années après La Vie de Saint Sava, en 1264, et beaucoup plus courte qu’elle, La Vie de Saint Siméon n’est, en grande partie, que la compilation de celle-ci et de l’hagiographie rédigée par Stefan le Premier Couronné. En outre, Domentijan s’est servi d’auteurs étrangers pour la composition de sa seconde œuvre officielle. Par exemple, il y a inclus un passage, tout en le développant par l’endroit, tiré d’un panégyrique de Saint Vladimir (le Grand) de Russie, écrit par Hilariôn métropolite de Kiev.

Dans son œuvre maîtresse, La Vie de Saint Sava – achevée en 1243 ou, plus vraisemblablement, en 1254 – Domentijan se montre en revanche à la fois plus original et plus authentique. En effet, cette première hagiographie consacrée à l’ancien archevêque est l’œuvre d’un homme qui avait gardé un souvenir vivace du grand prélat serbe devenu son modèle spirituel. Contemporain des faits de la vie de son héros, l’auteur y décrit, tout en respectant scrupuleusement les règles du genre, la jeunesse de Saint Sava, sa vocation monacale, sa vie au Mont Athos, son œuvre d’évangélisation en Serbie et ses voyages en Terre Sainte ainsi que son trépas en odeur de sainteté. Mais, ce faisant, Domentijan qui se dit « dernier disciple » de son héros – selon certaines sources, il aurait accompagné Sava Nemanjić dans l’un de ses voyages en Terre Sainte – reste toujours remarquablement discret sur sa propre personne. Enfin, il convient de noter que cette vita apporte un grand nombre d’informations historiques et qu’elle se distingue surtout par son haut degré d’idéologisation : c’est un système d’idéologie théocentrique de la royauté némanide et de l’Eglise autocéphale qui est développé par cet ermite érudit.

Anachorète, dont la vie austère et la sagesse ont fait de lui un starec athonite de renom, Domentijan ne se contente pas de raconter la vie de ses héros, Sava et Siméon-Nemanja. Mystique plongé dans la contemplation et dans la prière du cœur, il voit l’histoire récente de la Serbie en visionnaire. L’œuvre et la vie de deux saints dont il a écrit les hagiographies revêtent pour lui une signification toute providentielle pour le devenir du royaume serbe. C’est l’entrée de l’histoire serbe dans la catégorie de l’histoire sacrée, mais aussi l’émergence du parallélisme de deux cultes fondateurs, ceux des saints patrons du royaume némanide, Siméon et Sava.

La Vie de Saint Sava tout comme la vita de Siméon-Nemanja puisent leur inspiration, en grande partie, des enseignements des pères de l’Eglise et des écrits bibliques. Pour Domentijan, le saint anachorète est le modèle de l’homme dont l’idéal est de s’élever « à l’image et à la ressemblance du Christ » (Bogoupodobljenije), de même que le Monde créé est destiné à accomplir sa vocation de Royaume de Dieu. La mise en application de cet idéal hagiographique est particulièrement élaborée dans La Vie de Saint Sava, et dans une moindre mesure dans celle de Saint Siméon. La sainteté de Sava se révèle dans le Christ de même que le Christ se reflète dans l’image de Sava. Le modèle de ces deux saints représente le témoignage de la Grâce de Dieu qui s’applique au royaume et à l’Eglise de Serbie.

L’inspiration puisée dans la Bible et les évangiles a laissé également des empreintes sur le style de ces deux hagiographies. Certes, les abondantes citations bibliques et extraits de psaumes, les nombreuses métaphores sur la lumière de l’Orient (étymologiquement et symboliquement provenant “de source originelle”) et les parallèles avec l’Histoire sacrée que l’on retrouve dans les écrits de Domentijan, sont autant les manifestations d’une érudition exemplaire de l’auteur qu’une manière particulièrement recherchée d’étayer son propos. Mais cette manière recherchée et savante, avec de fréquentes et longues digressions méditatives et mystiques, a  donné au style de Domentijan, surtout dans La Vie de Saint Sava, une certaine lourdeur : cela explique peut-être pourquoi la seconde grande hagiographie de Saint Sava, qui sera écrite vers la fin du XIIIe siècle par Teodosije (encore un Serbe athonite, peut-être disciple ou, en tout cas, épigone de Domentijan), connut une bien plus large diffusion et une plus grande popularité.

Manuscrits et éditions : Les vies de Saint Sava et de Saint Siméon-Nemanja sont conservées dans les manuscrits suivants :

La Vie de Saint Siméon-Nemanja 

1) Le ms d’Odessa (Bibliothèque universitaire d’Odessa « Maxime Gorki », code : 1/97 [536]), copie faite par le diak (= scribe ou secrétaire) Miha dans les années soixante du XIVe siècle, comprend La Vie de Saint Siméon seule ; sa première description est due à V. Jagić, « Opisi i izvodi iz nekoliko južnoslavenskih rukopisa », Starine VI (1874), p. 152.

2) Conservé à la Bibliothèque Nationale de Belgrade (code : R F 17), le ms dit de « Taha Marko » est une copie exécutée en 1370-1375 par le moine (taha = moine) Marko (Ljubica Štavljanin-Djordjević, Miroslava Grozdanović Pajić, Lucija Cernić, Opis ćirilskih rukopisa Narodne biblioteke Srbije I, Belgrade, 1986, p. 28-29).

3) Le ms dit de Jacimirski (Bibliothèque de l’Académie Roumaine des Sciences, code : 134), appartenant à l’origine au monastère de Neamts, daté de la fin XIVe début XVe siècle (P. P. Panaitescu, Manuscriselle slave din Biblioteca Academici RPR, vol. I, Bucarest, 1959, p. 161-162).

La Vie de Saint Sava et La Vie de Saint Siméon-Nemanja

4) Le ms de Peć (désigné aussi comme ms de Petrograd), bibliothèque « Saltikov-Ščedrin » (Petrograd), code Gilyf. est daté du XVe-XVIe siècle ; sa première description est due à Vatroslav Jagić, « Opisi i izvodi iz nekoliko južnoslavenskih rukopisa », Starine V (1873), p. 8-21.

5) Le ms de Vienne (Bibliothèque nationale, Cod Slav. 57) daté du XVIe siècle, contient La Vie de Saint Sava et La Vie de Saint Siméon-Nemanja. Il fut l’objet de l’édition de Djura Daničić (Zagreb 1865). Une description récente de ce ms est publiée par G. Birkfellner, Glagolitische und kyrillische handschriften in Österreich, Vienne, 1957, p. 244-246.

6) Le ms dit de Schaffarik, faisant partie du legs de P. J. Schaffarik (Musée national de Prague, code : IX F 7 [Š 25]), daté également du XVIe siècle, conservé dans un état sensiblement corrompu, contient également La Vie de Saint Sava et La Vie de Saint Siméon-Nemanja. Les premières descriptions sont dues à Schaffarik (1831, 1833 et 1865) ; une description relativement récente est faite par J. Vašica et J. Vajs, Soupis staroslovanskych rukopisu Narodniho musea v Praze, Prague 1957, p. 210-211.

Daničić a publié l’œuvre de Domentijan (ses deux “vies” en 1865) et Lazar Mirković l’a traduite en serbe moderne en 1938, avec les rééditions (Belgrade, Novi Sad, 1970 et Belgrade, 1988). L’œuvre de Domentijan n’a pas encore d’édition critique.

 

 Bibliographie. A. Chodżko, Légendes slaves du Moyen-Age 1169-1237, Les Némania. Vies de St. Syméon et de St. Sabba. Rédigée par Dométian moine-prêtre de Khilandar au Mont Athos et disciple de S. Sabba premier archevêque de Serbie. Abrégée et épurée par Cyrille Givkovich, évêque orthodoxe de Pakratch et de Slavonie. Facsimilé slave, reproduit d’après l’édition de 1794, Paris, 1858 ; Domentijan, Život sv. Simeuna i sv. Save (Vie de St. Sava et de St. Siméon), éd. Dj. Daničić, Belgrade, 1865 ; Domentijan, Životi Svetoga Save i Svetoga Simeona (Vies de Saint Sava et de Saint Siméon), traduction par L. Mirković, introduction et annotation par V. Ćorović, Belgrade, 1938 ; M. P. Petrovskij, “Ilarion mitropolit kievskii i Domentian ieromonah hilandarskii”, Известия ОРЯС, Отделениь русского язйка и словесности Академии наук, 13/4 (1908), p. 81-133 ; A. Schmaus, “Die literarhistoriche Problematik von Domentijans Sava-Vita”, in Slawistische Studien zum 5. internationalen Slawistenkongress in Sofija 1963, Götingen, 1963, p. 121-142 ; I. Dujčev, « Saint Sava à Tărnovo en 1235 », Hilandarski zbornik, 4 (1978), p. 17-29 ; S. Radojčić, “Lik svetoga Save u Domentijanovom Životu i podvizima arhiepiskopa sve srpske i pomorske zemlje prepodobnog oca i bogonosnog nastavnika Save” [L’image de saint Sava dans la Vie et l’œuvre de l’archevêque de tout le pays serbe et du Littoral, le père théophore Sava], in Sava Nemanjić – Sveti Sava, Belgrade, 1979, p. 215-221 ; S. Hafner, « Domentijans geistl. Rhetorik u das Slovo o zakone i blagodati des Mett. Ilarion », Archiv fur slavische Philologie 14 (1983), p. 39-50 ; sur les manuscrits des deux hagiographies (de Sava et de Siméon) par Domentijan, voir Radmila Marinković, in Domentijan, Život Svetoga Save i Život Svetoga Simeona (La Vie de Saint Sava et La Vie de Saint Siméon), Belgrade, 1988, p. 409-410. D. Obolensky, « Sava of Serbia », in Six Byzantine Portraits, Oxford, 1988, p. 115-172 ; B. I. Bojović : L’idéologie monarchique dans les hagi-biographies dynastiques du Moyen Age serbe, Pontificio instituto orientale, (Orientalia christiana analecta, 248), Roma, 1995, p ; 164-167, 368-416 ; G. Podskalsky, Theologichte Literatur des Mittelalters in Bulgarien und Serbien 865-1459, Munich, 2000, p. 365-376 ; Svetlana Popović, „Sabaite influences on the Church of Medieval Serbia“, in The sabaite Heritage in the Orthodox Church from the Fifth Century to the Present, éd. By J. Patrich, Orientalia Lovaniensia Analecta, Peeters, Leuven, 2001, p. 385-407; Domentijan, Žitije svetoga Save (Vie de Saint Sava), traduction Ljiljana Juhas-Georgievska et T. Jovanović, Belgrade, 2001;  B. I. Bojović, Histoire et eschatologie / Историја и есхатологија, De l’histoire et de la littérature du Moyen Age sud-slave / Из историје и књижевности јужнословенског средњег века, Paris - Vrnjačka Banja, 2008, p. 306-311.

Boško I. Bojović