Choisir : oeuvre

  Decanski ktitor
Stefan Dečanski
fresque, Eglise de Dečani,
milieu du XIVe siècle

 

 

 

 

 

 
Texte de cette vita
original 2
en serbe

Œuvre d’un moine érudit d’origine bulgare, La Vie de Stefan Dečanski tient une place à part dans la littérature serbe médiévale, même si elle s’inscrit dans la tradition de l'hagio­graphie royale. Tout en respectant les principales règles du genre, l’auteur y dépeint le portrait d’un roi souffre-dou­leur et candide, supplicié depuis son enfance jusqu’à sa mort par un entou­rage mesquin et envieux. Le destin de Stefan Uroš III (1321-1331) prend ainsi une connotation tragique : il est écartelé entre son père, son épouse et son fils, entre un milieu vil et hypocrite et des voisins agressifs. Comme le souligne à juste titre Dimitrije Bogdanović, peu de biographies dans la littérature serbe ont atteint une telle cohérence dans la pensée et la composition dramatique. Ce n’est pas le fait historique qui compte le plus ici, mais la nature humaine du personnage central, son drame psychologique et existentiel. C’est ce qui confère à cette œuvre un côté humaniste, expression de cet hu­manisme by­zantin qui cultive le portrait psychologique, avec les contradictions internes du personnage.

Cet aperçu rapide de la vita de Stefan Dečanski fait apparaître ses particularités par rapport à la tradition hagiographique royale avec laquelle elle renoue. On peut y observer une attitude inhabituelle dans la littérature dynastique du Moyen Age serbe : l’intention de l’auteur de contredire, dans une certaine mesure, les autres œuvres de la littérature officielle. Plus précisément, dans son ouvrage, Camblak contredit Les Vies des rois et archevêques serbes à propos des difficiles successions royales entre Stefan et son père Milutin ainsi qu’avec son fils Dušan : il en fait état plus  ouvertement alors que l’auteur anonyme des Vies des saints rois… passe rapidement sur ces événements embarrassants. La raison qui a incité Camblak à agir de la sorte est sans doute la controverse qui avait accompagné l’avènement d’une nouvelle dynastie et l’instauration du culte de martyr rendu au prince Lazar, culte qui avait rapidement acquis une ampleur considérable. Quoi qu’il en soit, il est clair que la théologie politique de Camblak a tendance à insister sur l’aspect de martyrologe de son illustre héros, qui avait subi de lourdes épreuves tant de la part de son père que de celle de son fils (aveuglement, exode, parricide), pour concurrencer le culte de martyr du prince Lazar. C’est pour cette  raison aussi que la sainteté de Stefan Dečanski – accentuée davantage par l’enchaînement des parallèles vétérotestamentaires, par la comparaison, d’abord avec Joseph et Job, puis avec les autres patriarches bibliques – est exaltée plus que celle de ses ancêtres némanides, comme si cette sainteté de martyr devait, de surcroît, racheter les fautes de ses descendants et successeurs.

D’autres particularités qui caractérisent la vita de Stefan Dečanski sont tout autant significatives. Par exemple, contrairement à  ses prédécesseurs, Camblak ne cite pas le titre officiel de son héros ; il recourt au “psychologisme abstractif” qui consiste à éviter les termes faisant partie du langage courant afin d’aboutir à une sorte d’expression intemporelle et à un haut degré d’abstraction par rapport à la réalité historique et politique. D’autre part, à la différence du martyre du prince Lazar (qui a une portée plus générale, militaire et consensuelle), le martyre de Stefan est celui d’un “souffre passion” contemplatif, individuel, et non pas admiratif au sens conventionnel. En outre, Camblak se singularise aussi par l’absence d’excursus hymnographiques et par une narration inhabituellement uniforme dans la structure de son écriture.

Enfin, il convient de souligner une dernière particularité de cette vita : l’auteur achève l’hagiographie de Stefan Dečanski en relatant les miracles** du saint alors que ceux-ci sont très rares dans l’hagio-biographie royale serbe du XIIIe siècle (mise à part la série de miracles post mortem de Siméon-Nemanja dans l’ouvrage de Stefan le Premier Couronné). En fait, les miracula in vita y sont pratiquement absents. Ceci est encore plus valable pour les Vies des rois… de Danilo II, alors que Camblak raconte un nombre considérable de miracles liés aux reliques de Stefan et à son culte à Dečani. Si l’on retient l’avis de A. Vauchez selon lequel le “processus de vulgarisation et d’intériorisation de l’hagiographie au plus profond de la conscience, qui caractérise les derniers siècles du Moyen Age”, il faut remarquer que cette évolution des mentalités s’accorderait assez bien avec l’esprit et la lettre de l’ouvrage de Camblak.

Tout en sortant des sentiers battus de la littérature dynastique, cette hagiographie royale confirme néanmoins l’es­sentiel des fondements idéologiques de la littérature officielle en Serbie. Certains éléments de la poétique et de la théologie de Camblak s’accordent assez bien avec une hagiographie royale : ce sont surtout son style grandiloquent et l’image de son héros, faite de componction, d’humilité, de piété, d’obéissance aux autorités ecclésiastiques et de dyarchie avec l’Eglise, ce qui est précisement la caractéristique du modèle idéal d’un souverain némanide. En fait, les vertus attribuées à Stefan Dečanski sont celles d’un moine hésychaste plutôt que celles d’un roi chrétien. Le côté monacal, spirituel, hésychaste des hagio-biographies serbes trouve ainsi son apogée dans l’ouvrage de Camblak.

Ecrite à l’orée d’un nouveau siècle et dans un esprit conservateur propre à certains courants du monachisme hésychaste, issue, d’autre part, de l’idéologie et de la tradition littéraire de la Sainte lignée, La Vie de Stefan Dečanski est la dernière grande vita royale faisant partie de l’hagiographie dynastique némanide.

Manuscrits

Ms de rédaction serbe, papier, première moitié du XVe siècle ; Archives du monastère de Dečani, N° 99, 288 f° ; le volume contient aussi les Vies de St. Gorges de Cappadoce, de St. Nicolas, avec leurs offices, ainsi que l’office de St. Sava par Teodosije. La Vie de Stefan Dečanski : f° 31a-94b.

Ms d’Odessa, réd. Serbe, transporté en 1517 depuis le Mont Athos en Russie, f° 126a-157a, bibliothèque Maxime Gorki à Odessa, Ф 87, N° 8/34

Ms de Bucarest, papier, XVe siècle, f° 218a-258b, réd. serbe, le recueil de 274 f° contient aussi l’office et La Vie synaxaire de Stefan Dečanski. Académie de Sciences de Roumanie, N° 306. A été utilisé par Šafarik pour son édition.

Ms de Ryla, papier, réd. serbe, copié en 1479 par Vladislav Gramatik, La Vie de Stefan Dečanski est sur les f° 699a-712a. Musée national de Sophie, N° 4/8/61. Publié en fac-similés par A. Davidov, et les autres, Sophia 1983.

Ms du monastère Trojicko-Sergijevska lavra, réd. russe, papier, recueil des vies de saints serbes et bulgares, La Vie de Stefan Dečanski, f° 215a-247a, Bibliothèque Nationale de Moscou, Ф 686/1847. Utilisé par Kukuljević-Sakcinski pour son édition de 1857, ainsi que par Šafarik.

Ms de Grujić, recueil de rédaction serbe, papier, fin XVe-début XVIe siècle, La Vie de Stefan Dečanski : f° 327a-370b. Musée de l’Église orthodoxe serbe, Belgrade, N° 19.

Ms de Chilandar, recueil de rédaction serbe, N° 479, f° 89a-141-a, contient aussi l’office de Stefan Dečanski. 

Des six autres manuscrits contenant La Vie de Stefan Dečanski dans sa forme première sont datés du XVIe siècle, deux sont conservés à la Bibliothèque nationale de Belgrade, un au monastère de Chilandar au Mont Athos et trois, de rédaction russe, au monastère Volokolamsky en Russie.

 

 Bibliographie. I. A. Kukuljević-Sakcinski (éd.), “Život Stefana Dečanskoga, kralja srbskoga” (La vie de Stefan Dečanski, roi serbe), Arkiv za povjestnicu jugoslavensku JAZU, IV (1857), p. 1-29 ; J. Šafarik (éd.), « Žitije Stefana Uroša III - od Grigorija Mniha » (Vie de Stefan Uroš III de Grégoire le Moine), Glasnik DSS, 11 (1859), p. 35-94 ; Grigorije Camblak, Žitie na Stefan Dečanski ot Grigorii Camblak [Vita de Stefan Dečanski par Grigorije Camblak], édition et études, A. Davidov, G. Dančev, N. Dončeva-Panaiotova, P. Kovačeva,T. Genčeva, Sofia 1983 ; Grigorije Camblak, Književni rad u Srbiji [Travaux littéraires en Serbie], trad. serbe avec une introduction de D. Petrović, Belgrade, 1989 ; Grigorije Camblak, Žitije Stefana Dečanskog, početak XV veka, savremena jezička redakcija (La Vie de Stefan Dečanski, début du XVe siècle, traduction en serbe moderne), Lazar Mirković, Internet izdanje (édition électronique) : http://www.rastko.rs ; P. Popović, “Žitije Stefana Dečanskog Grigorija Camblaka” (La Vie de Stefan Dečanski par Grégoire Camblak), in Dj. Trifunović, Stara književnost, Belgrade, 1965, p. 423-438; Dj. Trifunović, “Emocionalni mehanizam Camblakovih ličnosti” (Le mécanisme émotionnel des personnages de Camblak), in Stara književnost, Belgrade, 1965, p. 439-446 ; Radmila Marinković, “O srpskoj srednjovekovnoj biografskoj književnosti i o mestu Grigorija Camblaka u njoj“ (La littérature médiévale serbe et Grégoire Camblak), Književnost i jezik 18 (1971) n° 3-4, p. 1-17 ; D. Bogdanović, “Žitije Stefana Dečanskog u ruskoj redakciji XVI veka” (La Vie de Stefan Dečanski dans la rédaction russe du XVIe siècle), Zbornik Matice srpske za književnost I jezik 25-3 (1977), p. 441-449 ; Dj. Trifunović, “Camblakov opis Dečanskog hrama u svetlosti vizantijske estetike” (La description par Camblak de l’église de Dečani à la lumière de l’esthétique byzantine), Naučni sastanak slavista u Vukove dane 14-1 (1985), p. 183-188; J. Begunov, « “Žitie Stefana Dečanskogo” Grigoria Camblaka v Rossii povestvovanie “v licach” »Paleobulgarica 13/1 (1989), p. 53-66; D. Korać, “Kanonizacija Stefana Dečanskog I promene na vladarskim portretima u Dečanima” (La canonisation de Stefan Dečanski et les modifications dans les portraits des souverains à Dečani), in Dečani I vizantijska umetnost sredinom XIV veka, Belgrade, 1989, p. 287-295 ; D. Petrović, Književni rad Gligorija Camblaka u Srbiji (Les travaux littéraires de Camblak en Serbie), Priština 1991 ; B. I. Bojović, L’idéologie monarchique dans les hagio-biographies dynastiques du Moyen Age serbe, Roma, 1995, p ; 192-194 ; G. Podskalsky, Theologichte Literatur des Mittelalters in Bulgarien und Serbien 865-1459, Munich, 2000, p. 329-342 ; B. I. Bojović, « Hagiographie et littérature sud-slave (XIIIe-XVIIe siècles) », Crkvene studije 5 (2008), p. 177-180 ; P. Guran, « Slavonic Historical Writing in South-Estern Europe, 1200-1600 (Hagiography as Historical Thought : the case of Serbia) », in Sarah Foot, C. F. Robinson, The Oxford History of Historical Writing (400-1400), Oxford University Press, 2012, p. 330-341.

Boško I. Bojović